Chefferie du Parti conservateur du Canada : une course à deux, mais un meneur clair

Publié le 8 June 2020 à 01h00
Photo profil Natasha Natasha Tremblay

Le 21 août prochain, un nouveau chef sera à la tête du Parti conservateur du Canada (PCC). Parmi les candidats, on y retrouve l’ancien ministre et cofondateur du parti Peter MacKay, l’ancien ministre et député actuel du comté de Durham Erin O’Toole, l’avocate Leslyn Lewis et le député du comté de Hastings – Lennox and Addington Derek Sloan.

Force est d’admettre que ce n’est pas la course à laquelle on s’attendait. Plusieurs candidats vedettes n’ont finalement pas osé se présenter, notamment l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest, l’ancienne ministre et chef intérimaire du PCC Rona Ambrose, l’ancien ministre et député actuel de Carleton Pierre Poilievre, le député de Louis-Saint-Laurent Gérald Deltell ou encore l’ancien Premier ministre du Nouveau-Brunswick Bernard Lord.

Une course à deux

Bien que MacKay soit définitivement le meneur de cette course, on n’assiste pas pour autant à un couronnement. Malgré qu’il soit moins connu par les militants du parti, O’Toole, qui a été ministre des anciens combattants pendant la dernière année du gouvernement Harper, réussit à se positionner à la droite de MacKay, qui fut le dernier chef du Parti progressiste-conservateur. O’Toole se présente comme un « vrai bleu » contrairement à Mackay, qu’il qualifie de « libéral léger ». Plusieurs conservateurs « sociaux » craignent que MacKay, représentant l’héritage progressiste-conservateur, soit trop centriste et que leurs intérêts ne soient plus représentés par le parti s’il en est chef. Les candidats Lewis et Sloan, des conservateurs « sociaux » parfaitement assumés, n’ont aucune chance de remporter la course. Ainsi, le camp à O’Toole espère avoir l’appui de la base conservatrice « sociale » au deuxième tour pour finalement devancer MacKay et remporter la course, comme l’a fait Andrew Scheer en 2017 contre Maxime Bernier.

Des résultats imprévisibles

En effet, le mode de scrutin à plusieurs tours fait en sorte qu’il est difficile de prévoir qui pourrait remporter la course. En 2017, Maxime Bernier avait remporté les douze premiers tours et ce n’était qu’au 13e tour qu’Andrew Scheer a atteint le taux nécessaire pour gagner la course, notamment grâce à l’appui des conservateurs « sociaux » et de l’aile pro-gestion de l’offre du parti. Toutefois, les circonstances ne sont plus les mêmes. MacKay n’a pas de positions particulièrement controversées qui diviseraient le parti comme Bernier avec la gestion de l’offre, et, contrairement à ce dernier, il a beaucoup d’appuis de la part du caucus conservateur. O’Toole peine à recueillir l’appui nécessaire des conservateurs “sociaux” pour gagner au deuxième tour. En restant vague sur les questions sociales, il y a un risque que ni les progressistes, les conservateurs “sociaux”, lui fassent assez confiance pour qu’il soit leur deuxième ou troisième choix. De plus, rien ne dit que MacKay ne remportera pas tout simplement la chefferie dès le premier tour. Bien que les sondages démontrent que MacKay est présentement le premier choix de moins de 50% des électeurs décidés, le vote se fait par comté, et non par membre. Avec une victoire écrasante dans les Maritimes, une bonne performance au Québec et dans les centres urbains à travers le pays, il est fort possible qu’il n’y ait pas de deuxième tour.

La bataille pour le Québec

Comme le vote est par comté, et que les membres sont surtout concentrés dans l’Ouest du pays, le Québec, avec un grand nombre de circonscriptions et peu de militants, est d’une importance cruciale. MacKay a nettement plus d’appuis de la part des députés et sénateurs du caucus conservateur québécois, mais O’Toole consacre des ressources importantes dans sa campagne au Québec et a présenté la semaine dernière son plan pour la province, ne se gênant pas de parler de la « nation québécoise ». MacKay est moins connu dans la Belle Province que dans le reste du Canada et doit encore faire ses preuves concernant la maîtrise de la langue française. Le débat en français, qui aura lieu virtuellement le 17 juin prochain, sera une occasion en or de rassurer la population et les militants qu’il parle bien la langue de Molière, et que ses valeurs progressistes font de lui le candidat idéal pour le Québec.

Les enjeux sociaux

Nous avons vu aux dernières élections qu’au Québec, il ne peut y avoir aucune ambiguïté sur les enjeux sociaux, et MacKay est le seul à défendre sans équivoque le droit des femmes de disposer elles-mêmes de leur corps, même si cette position lui coûte cher dans la course à la chefferie. En effet, un gouvernement O’Toole pourrait très bien restreindre l’accès à l’avortement puisqu’il permettrait même à ses ministres d’avoir un vote libre sur les enjeux sociaux. Sur ce point, O’Toole semble être plus permissif que Scheer, même si personnellement, il promet de voter contre tout projet de loi visant à restreindre l’accès à l’avortement. Son laxisme sur la possibilité de rouvrir le débat de l’avortement a mérité à O’Toole l’appui de Right Now, un organisme qui consacre des ressources importantes dans le but de faire élire des députés pro-vie à travers le Canada dans l’optique de restreindre l’accès à l’avortement. En effet, la stratégie de Right Now consiste à cibler des comtés où des conservateurs ont de bonnes chances d’être élus. Lors des courses à l’investiture, ils se mobilisent pour aider une personne pro-vie à devenir le candidat du PCC dans le comté. Ensuite, lors des élections générales, ils travaillent pour faire élire des députés pro-vie à travers le pays. Dans un tel contexte, avec un chef comme O’Toole, il existe une réelle possibilité qu’un gouvernement conservateur vote pour restreindre l’accès à l’avortement.

L’état du Parti conservateur du Canada

Encore une fois, ce que nous voyons, c’est la bonne vieille division entre les anciens progressistes-conservateurs et les réformistes. Qu’en est-il des nationalistes québécois conservateurs dans tout ça ? Il n’y a pas de candidat du Québec, ni de candidat francophone, donc il n’y a pas de choix évident pour ceux-ci. Le vote nationaliste pourrait très bien aller d’un côté comme de l’autre et l’impact de leur choix pourrait très bien être décisif. Reste à voir s’ils seront tentés de voter pour le « vrai bleu », ou s’ils préféreraient un candidat partageant les valeurs progressistes de la société québécoise.

Au final, bien que plusieurs craignent que cette course soit la fin de la coalition de la droite sous la bannière du PCC, permettez-moi d’en douter. Je crois sincèrement que l’envie de former le prochain gouvernement importera plus que les « guéguerres » de pureté idéologique à l’intérieur du parti. De toute façon, dès qu’un gouvernement conservateur intervient dans l’État, l’aile néolibérale déplore que nous ne sommes plus conservateurs. Dès qu’on ferme la porte à une question sociale, les conservateurs sociaux condamnent les « libéraux » dans le parti. Dès qu’on parle de nation québécoise, les membres de l’Ouest déchirent leur chemise à cause du « french power » et de « l’élite laurentienne ». Dès qu’on parle de ressources naturelles, des membres québécois disent qu’ils ne veulent plus de pétrole “sale” de l’Alberta. Mais comme l’ont démontré les péripéties de Bernier, une fois arrivés aux élections, les militants se rallient derrière leur chef dans le but de former le prochain gouvernement… même si le lendemain ils n’hésitent pas à l’exécuter sur la place publique en cas de défaite.

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Par Natasha Tremblay

Ex-Collaboratrice

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