Nourrir le cynisme

Publié le 23 November 2020 à 07h00
Photo Samuel Lamarche.

Les informations divulguées entourant le projet d’économie verte de la CAQ avaient attiré plusieurs observateurs sentant qu’on avait peut-être là un rendez-vous avec l’histoire. Le contexte de la pandémie combiné avec l’urgence climatique et les engagements mondiaux de l’Accord de Paris ouvrait la porte à une véritable révolution verte permettant au Québec d’entrer dans le club des nations les plus innovantes et performantes sur le plan de la sobriété carbone.

Il faut dire que le groupe de travail entourant le PEV (plan économie verte) était très costaud et diversifié : 75 représentants d’industries, de banques, de société d’État, de chambre de commerce et de groupes environnementaux s’étaient serré les coudes pour offrir au gouvernement un plan de transition ambitieux et réalisable. Les ingrédients étaient réunis pour faire du PEV l’héritage politique de François Legault accompagnant à merveille son travail à réhabiliter le nationalisme québécois avec sa loi sur la laïcité. Hélas, le plan initial déposé au bureau du premier ministre est édulcoré par ce dernier et son entourage au point où il ne devient plus un plan visant l’atteinte des objectifs de réduction des GES pour 2030, mais bien un plan pour échouer en donnant l’impression d’essayer. 1

Le lobby du gaz naturel joue du coude.

Il semble qu’une fois de plus, les intérêts d’une minorité priment sur les intérêts de tous. Alors que l’on parle d’un plan visant l’atteinte des objectifs de réduction de 2030, un plan donnant une feuille de route vers l’atteinte de ces objectifs, le bureau du premier ministre ont retiré plusieurs mesures touchant l’industrie du gaz naturel : obligation de chauffer à l’électricité sur les bâtiments neufs dès 2025, interdiction du gaz comme moyen de chauffage lors du remplacement d’appareils d’ici 20252 et évidemment l’éléphant dans la pièce, GNL Québec. Ce projet controversé de gazoduc et de centre de liquéfaction dans le Saguenay Lac-Saint-Jean que le gouvernement caquiste défend becs et ongles comme étant un projet vert malgré les avis émis par plusieurs scientifiques et par les données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). 3 En effet, François Legault et son équipe défendent l’argument du promoteur que la consommation de ce gaz serait bénéfique pour la planète, car il remplacerait d’autres sources plus polluantes comme le charbon. Or, dans notre balado « De la parole aux actes » https://lagenda.ca/balados/3/32 le député de Jonquière Sylvain Gaudreault affirmait que les promoteurs avaient dû admettre que cette substitution n’était pas la panacée. En effet, des 11 tonnes de gaz naturels qui seront liquéfiés et exportés, 40% sont en additions et non en substitution. 4 Déjà que plusieurs contestent le rôle du gaz naturel dans la transition énergétique, faire la promotion d’un projet ajoutant 4.4 millions de tonnes de gaz naturel dans le mixte énergétique mondial comme étant vert relève d’un incroyable exercice de gymnastique mentale.

Un plan de petits gestionnaires digne des années libérales.

Une grande annonce, des mesures intéressantes ici et là : électrification des transports, efficacité énergétique, mais rien de véritablement innovant. Pas d’écofiscalité, pas de stratégie pour les travailleurs des milieux polluants appelés à devoir se reconvertir et surtout rien pour stimuler les investissements dans les industries vertes (ou si peu). Alors que le Québec peut devenir un leader mondial en économie verte, le PEV place le Québec en milieu de peloton si l’on est généreux et en queue de peloton si l’on est plus ambitieux. Pire encore, dans les propositions du groupe de travail retiré par le cabinet du premier ministre, on retrouve des engagements fermes envers l’agriculture de proximité, l’autonomie alimentaire ainsi qu’un arrêt du dézonage agricole pour les dix prochaines années.5 Des propositions s’alignant non seulement avec nos engagements pour le climat, mais s’alignant avec le désir de François Legault d’encourager l’achat local et le nationalisme québécois. Réels désirs? Ou encore une fois des paroles vides de toute conviction? Comment voulez-vous que la population ne soit pas cynique alors que les mêmes dirigeants se pavanant devant les médias après la création d’un site web digne des années 20006 (le Panier Bleu) ne sont pas à même d’agir lorsqu’ils ont l’occasion?

Entendre ne veut pas dire écouter.

Il y a maintenant 1 an environ (le 26 septembre 2019), tout le Québec était dans les rues. En fait, plus impressionnant encore, cette manifestation a été la plus imposante de la planète en cette journée mondiale de grève pour le climat.7 Le gouvernement Legault a rapidement signifié avoir entendu les manifestants et avait même déclaré l’état d’urgence climatique tout en signalant qu’il faudrait se retrousser les manches et passer à l’action.8 Encore une fois, si la politique climatique se résumait à la communication, François Legault obtiendrait facilement une très bonne note. Hélas, la crise climatique requiert plus que des vœux pieux et de belles lettres. La crise climatique demande des actions concrètes et du courage politique, elle nécessite des changements structurels pouvant être pénibles, car les gouvernements précédents, partout dans le monde, n’ont pas eu le courage de s’y attaquer alors qu’il était encore temps de le faire sans grandes douleurs. Il faut écouter plutôt qu’entendre, agir plutôt que prétendre.

J’en reviens au titre de cet article, les gouvernements successifs tant au Québec qu’au Canada ont nourri le cynisme de la population en prenant énormément d’engagements, sans tenir parole. Nous avons plusieurs exemples de cette situation de grands parleurs et petits faiseurs au Québec : notre système de santé est en déclin depuis maintenant 25 ans, nos personnes âges sont maltraitées depuis que je suis de ce monde, la langue française périclite sans que personne ne soit prêt à véritablement sauter dans l’arène et le climat se détériore chaque année au gré des promesses et accords gouvernementaux jamais respecté. Les gouvernements québécois et canadien ressemblent plus à des pyromanes regardant une maison brûler qu’à des pompiers à l’heure actuelle. Ils ne sont pas l’exception, ils sont la norme et c’est précisément cela qui nourrit le cynisme des citoyens et qui mine la confiance envers les institutions et la démocratie. Trop de discussion et de points de presse, pas assez d’action.

  1. ICI.Radio-Canada.ca, « 10 idées rejetées par le Plan pour une économie verte du Québec ».
  2. ICI.Radio-Canada.ca, « Le plan vert a été édulcoré par le bureau du premier ministre ».
  3. Canadienne, « Le jour de la présentation de son Plan vert, Legault vante GNL-Québec ».
  4. De la parole aux actes.
  5. ICI.Radio-Canada.ca, « 10 idées rejetées par le Plan pour une économie verte du Québec ».
  6. ICI.Radio-Canada.ca, « Le plan vert a été édulcoré par le bureau du premier ministre ».
  7. Canadienne, « Le jour de la présentation de son Plan vert, Legault vante GNL-Québec ».
  8. De la parole aux actes.

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Par Samuel Lamarche

Animateur et rédacteur en chef

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