Le mendiant

Publié le 12 December 2020 à 07h00
Photo Samuel Lamarche.

Fort de son taux d’approbation record, d’un front commun avec toutes les provinces ainsi que de son poste de président du conseil de la fédération, François Legault s’est présenté bien droit devant Justin Trudeau pour qu’il hausse les transferts fédéraux en santé à 35%. Un objectif modeste, considérant que le fédéral devrait, en théorie faire ces transferts à hauteur de 50%. Malgré tous ces atouts dans sa manche, notre premier ministre revient bredouille, se dit déçu et doit maintenant refaire sa mise à jour économique maintenant déficitaire de 6 milliards de dollars supplémentaires.

Je pourrais mentir et me déclarer outré par ce refus de Justin Trudeau, je pourrais m’indigner et critiquer l’indifférence du premier ministre canadien envers les engagements fondamentaux de la fédération, mais son engouement pour empiéter dans les champs de compétences provinciales. Or, ce serait bien malhonnête de ma part, car en vérité je ne suis pas surpris et ce genre d’événement ne fait que renforcer ma position sur l’impossibilité pour le Québec d’être gagnant au sein de cette fédération.

Il faudra un jour m’expliquer pourquoi les gens s’attendent à ce que François Legault réussisse là où tous ont échoué avant lui : réformer le Canada à l’avantage, non seulement du Québec, mais aussi des provinces. Chaque réforme majeure au sein du Canada a simplement renforcé le pouvoir du gouvernement fédéral et augmenté la dépendance des provinces envers Ottawa. Que ce soit la réforme sur l’assurance emploi après la grande dépression, le rapatriement de la constitution, les réformes dans la loi canadienne sur la santé, etc. Le système favorise le fédéral et le favorisera toujours, car il a été construit en ce sens. Ainsi, je demande en toute sincérité, pourquoi imposez-vous un tel fardeau à François Legault?

Quel rapport de force?

On aura souvent critiqué les souverainistes d’être chicaniers et d’empêcher le Québec d’avancer au sein du Canada en voulant le quitter, mais j’aimerais qu’on m’explique en quoi les 16 années libérales et les 2 années caquistes ont fait avancer le Québec au sein du Canada. Malgré des gouvernements ultras fédéralistes pendant 16 ans, le Canada aura continué son petit bout de chemin et le Québec ne s’est pas révélé être un leader majeur. Les négociations entourant l’accord de libre-échange avec l’Europe ont bien démontré que le Québec n’était pas vraiment une priorité, les disputes entourant le nouveau pont Champlain n’étaient pas un signe d’une province qui avait une énorme influence et l’empressement du fédéral à détruire le registre des armes à feu malgré les demandes répétées du Québec de pouvoir avoir accès à ses données pour en faire sa propre version ne m’a pas permis d’observer un rapport de force favorable. D’ailleurs, malgré un front commun initial sur les transferts en santé (tiens donc…) le Québec, sous Philippe Couillard, avait quand même dû accepter une entente franchement dérisoire concernant ces fameux transferts malgré l’ire de son ministre de la santé Gaétan Barette. Ce dernier avait d’ailleurs fait une déclaration savoureuse sur ces « négociations » « Ils n'ont pas le gros bout du bâton à Ottawa; ils ont le bâton au complet »1.

Soit, admettons la défaite de la ligne fédéraliste pure et dure et tournons-nous vers la ligne nationaliste et autonomiste de notre premier ministre. Jusqu’à présent, les gains et le rapport de force semblent tout aussi faibles. Malgré son titre de président du conseil de la fédération, l’appui unanime des autres premiers ministres, ainsi qu’un soutien remarquable au Québec. François Legault rentre constamment bredouille de ses rencontres avec Justin Trudeau. Pas de hausse des transferts en santé, pas d’application de la loi 101 dans les entreprises relevant du fédéral, pas de rapport d’impôt unique, pas de fermeture des frontières au début de la pandémie et pour couronner le tout, l’ajout de conditions sur des fonds dédiés au centre de traitement de longue durée. Normes qu’il qualifie d’inacceptables2.

Rien n’est inacceptable lorsqu’on ne décide pas.

Seulement, malgré tous les discours, les points de presse et déclarations du premier ministre. Ce qu’il qualifie d’un bras de fer avec Ottawa n’est rien de plus qu’une bataille avec un grand frère faisant semblant d’être blessé par les coups de son cadet. Ottawa ne sera jamais en position de faiblesse dans ces négociations. Le fédéral est toujours en position de force lorsqu’il négocie avec le Québec par la nature même de la fédération, de la réalité économique, démographique et politique du Canada. Ce faisant, le Québec et son premier ministre se retrouvent dans la position fort déshonorable de mendiant. François Legault ne peut rien faire d’autre que quémander des transferts, demander qu’on accorde la pitance pour soigner les pauvres et les malades et espérer qu’Ottawa soit d’une humeur généreuse.

Le gouvernement du Québec pourra toujours crier au scandale et qualifier les actions d’Ottawa d’inacceptables. La réalité restera toujours la même. Rien n’est inacceptable lorsqu’on ne décide pas. Pour la même raison qu’une loi impossible à appliquer n’est pas vraiment une loi, il faut avoir les moyens de ses ambitions et l’on ne peut qualifier quelque chose d’inacceptable si nous n’avons même pas le choix de refuser ou les moyens de s’y soustraire. Tel est la réalité d’un Québec au sein de la fédération. Dépourvu de sa souveraineté, il est réduit à la soumission et aux volontés d’Ottawa. Dépourvu de sa souveraineté, il est réduit à voir ses lois dictées et invalidées par des juges sélectionnés de manière partisane et à éliminer toute sympathie envers l’indépendance et l’autonomie du Québec. Dépourvu de sa souveraineté, le Québec n’est rien d’autre qu’un mendiant.

  1. ICI.Radio-Canada.ca, Zone Politique-. « Le Québec, l’Ontario et l’Alberta s’entendent avec Ottawa sur le financement en santé ». Radio-Canada.ca. Radio-Canada.ca. Consulté le 12 décembre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1021549/le-quebec-lontario-et-lalberta-sentendent-avec-ottawa-sur-le-financement-en-sante.
  2. Lecavalier, Charles. « Soins de longue durée: le gouvernement Legault dénonce les normes «inacceptables» d’Ottawa ». Le Journal de Québec. Consulté le 12 décembre 2020. https://www.journaldequebec.com/2020/12/01/soins-de-longue-duree-le-gouvernement-legault-denonce-les-normes-inacceptables-dottawa.

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Par Samuel Lamarche

Animateur et rédacteur en chef

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