Une victoire à saveur de défaite

Publié le 7 November 2020 à 10h33
Photo Samuel Lamarche.

Au moment d’écrire ces lignes, Joe Biden est en voie de devenir le 46e président des États-Unis. Un résultat attendu par la majorité des observateurs, sondeurs et membres des médias un peu partout dans le monde. Toutefois, ce résultat qui devait être décisif et un camouflet aux quatre années de l’administration Trump s’est révélé peu convaincant au point où l’équipe de Donald Trump se permet de mettre en cause la validité du résultat.

Les sondages étaient unanimes, encore plus que lors du scrutin de 2016 où Donald Trump avait causé la plus grande surprise politique de l’histoire moderne. Les démocrates savouraient déjà la victoire et l’on parlait même de vague bleue pour mettre fin à la présidence de Trump. Or, dès le début de la soirée électorale, les sondeurs essuient un revers important. La Floride, état pivot d’une importance majeure, vote de manière convaincante pour Donald Trump. Le Wisconsin que plusieurs sondages plaçaient comme démocrate facilement est rouge une partie de la soirée, avant de finalement retourner bleu par moins d’un petit pourcent. Pire encore, l’Ohio, un état clé remporté par chaque président depuis les 64 dernières années vote massivement pour le président sortant. Ne parlons même pas du Texas que certains sondeurs voyaient comme vulnérable et qui n’a jamais vraiment été en danger de passer aux mains des démocrates. Bref, non seulement la vague bleue n’a pas eu lieu, mais la rhétorique du panier des déplorables et d’un électorat exclusivement blanc de Donald Trump s’est encore une fois effondré, n’en déplaise à certains analystes qui prennent leurs désirs pour la réalité. Trump a fait des gains dans toutes les démographies électorales, excepté les hommes blancs. Il a remporté la Floride en grande partie grâce au vote latino. Ironiquement, Trump a fait des gains notables chez les femmes de toute origine malgré un barrage médiatique très négatif et un historique disgracieux envers la gente féminine tant dans ses propos que ses agissements. Même chose chez l’électorat afro-américain que l’on aurait pu croire encore plus défavorable à Trump qu’en 2016 après les événements raciaux, les violences policières et notamment les manifestations entourant la mort de George Floyd. Pourtant, Trump a doublé son électorat chez les femmes noires passant de 4 à 8% et augmenté le vote des hommes noirs de 13 à 18%. Des chiffres évidemment encore fortement minoritaires, mais qui remettent en question la mentalité démocrate que les changements démographiques garantissent un futur où les présidents démocrates seront la norme.

Au-delà de la présidence.

Si le résultat de l’élection présidentielle est une déception pour les stratèges démocrates, il n’en demeure pas moins une victoire. Ces derniers n’ont pas ce luxe lorsque l’on se penche sur les élections sénatoriales et de la chambre basse. Au moment d’écrire ces lignes, les démocrates avaient perdu 4 sièges à la chambre basse, mais plusieurs contés continuaient le dépouillement et ils devraient, à moins d’une catastrophe, conserver la majorité en chambre. C’est un résultat catastrophique pour un establishment démocrate qui souhaitait évidemment une victoire décisive au congrès pour se donner une Initiative forte pour les élections de mi-mandat. Pour les démocrates, nous avons donc 2 victoires moins fortes que prévu malgré des sommes colossales pour des publicités, des campagnes sur le terrain et un taux de participation exceptionnel censé les avantager.

Vient maintenant le sénat, ce fameux sénat échappant aux démocrates depuis tant d’années et ayant bloqué une quantité astronomique de projets de loi, la procédure de destitution de Trump et ayant nominé tous les juges proposés par le 45e président après avoir bloqué le nominé de Barack Obama jusqu’à l’expiration de sa nomination 293 jours plus tard. La raison évoquée par le sénat et le leader républicain Mitch McConnell étant qu’il était déraisonnable de nominer un juge dans une année électorale alors que le prochain président pourrait s’opposer à cette nomination. La place vacante à la Cour suprême devenant un facteur de motivation très puissant pour l’électorat conservateur, il y a fort à parier que ce blocage a favorisé l’élection de Donald Trump en 2016. Toutefois, ce même sénat dirigé par le même leader républicain a réussi l’exploit de voter sur la nominée de Donald Trump : Amy Coney Barrett seulement 35 jours avant l’élection et dans un temps presque record. La nomination officielle ayant lieu le 29 septembre et le vote accordant le statut de « Scotus » à madame Barrett ayant lieu le 26 octobre.

Nul besoin de vous dire que cette nomination et cette confirmation ont été perçues comme le comble de l’hypocrisie et un affront incroyable par les démocrates. Ce énième tour de force politique de Mitch McConnell démontrait encore une fois à quel point le sénat est une arme politique puissante dans le système américain et à quel point l’incapacité des démocrates à obtenir la majorité dans la chambre haute est un handicap sévère pour le succès de leurs réformes et ambitions politiques. Malheureusement pour les démocrates, ils ont misérablement échoué lors des élections sénatoriales malgré des dépenses faramineuses. Leur tentative de vaincre Mitch McConnell et Lindsey Graham se sont soldée par des échecs retentissants et les républicains conserveront la majorité au sénat. Nous pouvons donc nous attendre à deux années de blocages, de luttes partisanes et un retour aux années Obama en termes d’efficacité et de cohésion des différentes branches du gouvernement.

Bref, oui les démocrates ont réussi à déloger Donald Trump au prix d’efforts considérables et en transformant l’élection en référendum sur le président sortant, mais cette stratégie leur aura potentiellement coûté cher au congrès. Cette élection qui devait être une victoire décisive pour les démocrates leur permettant de révolutionner les États-Unis s’est finalement révélé être une victoire à saveur de défaite, un réveil brutal que l’électorat de Donald Trump n’est pas seulement composé de déplorables et de racistes et que cette rhétorique n’a pas rapproché les démocrates des minorités, mais bien poussé certains d’entre eux dans les bras des républicains. Une remise en question doit être opérée chez les stratèges démocrates d’ici les élections de mi-mandat, sinon Biden pourrait bien devenir un président décoratif et très temporaire.

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Photo Samuel Lamarche.
Par Samuel Lamarche

Animateur et rédacteur en chef

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