Le français, c’est nous

Publié le 24 November 2020 à 07h00
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Gardons toujours les mots qui font aimer et croire, Dont la syllabe pleine a plus qu’une rumeur. Tout noble mot de France est fait d’un peu d’histoire, Et chaque mot qui part est une âme qui meurt !

Lionel Groulx, La leçon des érables

Le dossier linguistique a effectué un retour en force dans l’actualité québécoise : enquête du Journal de Montréal dans les commerces montréalais, propos dérangeants de certaines personnalités libérales, réformes attendues de la Loi sur les langues officielles et de la Charte de la langue française, etc. Je ne reviendrai pas sur tous ces évènements. Jusqu’à présent, ils ont déplacé beaucoup d’air, mais guère autre chose. Discuter, c’est bien. Agir, ce serait mieux.

D’après les sondages, il apparaît qu’une proportion substantielle de Québécois se soucie du sort de la langue française à Montréal et ailleurs. Pour certains, seule l’indépendance pourra réellement freiner le déclin linguistique. Pour d’autres, le manque d’attraction du français serait attribuable à la mauvaise qualité de langue des Québécois. Pourtant, il nous semble que la balle se trouve d’abord dans le camp du gouvernement provincial. Il dispose en effet de pouvoirs constitutionnels largement capables d’inverser la tendance linguistique actuelle. De nombreux politiciens, intellectuels et journalistes ont évoqué, proposé et souligné différentes réformes possibles à plus d’une reprise. En voici quelques-unes en rafale :

  • Appliquer la loi 101 dans sa version originale, clause dérogatoire à l’appui ;
  • Accueillir une immigration économique majoritairement francophone : par exemple,
  • exiger une connaissance suffisante du français pour au moins 80 % des immigrants économiques, et sélectionner une plus grande proportion d’immigrants de langue maternelle française ;
  • Investir massivement dans les arts, la culture, la chanson et l’éducation francophones ;
  • Créer, comme l’a proposé Robert Laplante dans L’Action nationale, une université internationale francophone à Montréal, spécialement vouée aux hautes technologies.¨

Toutes ces propositions pourraient être mises en branle dès maintenant. La vérité, c’est qu’aucun gouvernement du Québec, y compris celui de la Coalition Avenir Québec, n’a véritablement osé attaquer de front l’enjeu linguistique depuis des années. Dans les faits, nous semblons vaguement nous contenter d’ériger de fragiles digues en augmentant le nombre d’inspecteurs à l’Office national de la langue française, ou en réalisant de jolies campagnes publicitaires sur l’importance du français. Convaincre plutôt que contraindre, voilà généralement le mot d’ordre. Pourtant, les deux ont leur utilité et leur légitimité. La vraie question qui se pose à nous n’est plus tellement « comment » protéger le français au Québec, mais « pourquoi ». Les pistes de solutions mentionnées précédemment montrent que ce qui fait défaut, ce ne sont pas les idées ni les moyens, mais la volonté.

Pourquoi parler français au Québec ?

Une langue représente avant tout un outil de communication. C’est la raison de son existence. Nous savons tous que l’anglais pèse lourd. Quiconque veut voyager ou travailler en Amérique du Nord se doit d’apprendre la langue de Shakespeare. Même au Québec, ne serait-il pas plus simple pour les francophones, les allophones et les anglophones de tout communiquer en anglais ? Ce genre de réflexion anime beaucoup de nos compatriotes, ne le nions pas. Il faut prendre acte de cette réalité.

Mais l’outil de communication que l’on choisit n’est jamais anodin. Celui qui contrôle les communications détient le pouvoir. La prédominance de l’anglais est une prédominance directe, nette et franche du monde anglo-saxon. Remplacer le français par l’anglais consisterait à remplacer le pouvoir franco-québécois par le pouvoir canadien-anglais, tout simplement. Il s’agit d’un objectif politique vieux de plusieurs siècles déjà. Faut-il vraiment relire le Rapport Durham pour s’en convaincre ? Consulter la presse anglophone contemporaine suffit. J’ose d’ailleurs citer ici l’écrivain anticolonialiste Albert Memmi :

La possession de deux langues n’est pas seulement celle de deux outils, c’est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. Or, ici, les deux univers symboliques portés par les deux langues, ont en conflit. […] En outre, la langue maternelle du colonisé, celle qui est nourrie de ses sensations, ses passions et ses rêves, celle dans laquelle se libèrent sa tendresse et ses étonnements, celle qui enfin qui recèle la plus grande charge affective, celle-là précisément est la moins valorisée.

Albert Memmi, Portrait du colonisé

Libre à vous d’y voir ou non certains parallèles avec la situation canadienne. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas apprendre l’anglais, qui nous est d’ailleurs très aisément accessible. Mais allons plus loin que les simples rapports de force. Une question demeure : pourquoi parler français ? La réponse, nous l’empruntons à Gaston Miron. Nous n’avons besoin de parler français, nous avons besoin du français pour parler. La différence est majeure. Si nous ne parlons plus français, alors nous ne parlerons plus du tout, car nous n’aurons rien à dire que les neuf provinces anglaises et les cinquante États américains n’ont pas déjà dit. C’est notre mémoire nationale que nous perdrions. L’Amérique française au grand complet périrait sans doute rapidement après nous. Nous serions déracinés. La philosophe Simone Weil écrivait :

L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir.

Simone Weil, L’enracinement

Le français nous enracine. Il nous place dans un milieu de vie sociale qui s’appelle la patrie. Notre patrie, c’est bien sûr le Québec, mais aussi plus largement l’Amérique française. Notre langue est précieuse parce qu’elle nous définit comme être collectif. Surtout, comme le dit Benedict Anderson, les langues « semblent […] plus profondément enracinées qu’aucun autre aspect des sociétés contemporaines » ; « affectivement, rien ne nous rattache plus aux morts que le langage » (B. Anderson, L’imaginaire national). Toute société fait corps grâce à des valeurs sacralisées, des mythes, pour reprendre l’expression de Gérard Bouchard. Chez nous, le français a atteint cette valeur sacralisée parce qu’il nous lie à une histoire unique. D’ailleurs, quel rapport aurions-nous avec notre passé littéraire et nos archives historiques, si nous ne parlons plus notre langue ?

Se réenraciner

Le manque de volonté politique en matière linguistique me semble parfaitement lié à notre déracinement collectif. On achète chinois, on consomme américain, on parle anglais. Notre architecture traditionnelle n’est guère plus à la mode, on lui préfère généralement des structures dites modernes à la richesse esthétique variable. Notre patrimoine se trouve globalement dans un état inquiétant. Comme Mathieu Bélisle le souligne dans L’empire invisible, la culture américaine nous envahit encore par la musique, les réseaux sociaux et la politique. Il est aujourd’hui impératif de favoriser les études généalogiques et la restauration du patrimoine, de se familiariser avec l’ensemble de nos régions et de nos paysages ou encore d’enseigner l’origine de notre accent. L’histoire du Québec ne doit surtout pas être présentée comme un ensemble de faits abstraits, mais comme une manière d’expliquer la réalité concrète. La beauté qu’offre notre patrie et notre civilisation mérite plus que de vagues déclarations sur le « fait francophone ».

Bref, le français, c’est nous.

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Justin Dubé Carré
Par Justin Dubé

Lecteur

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