Discours du Trône : le pari calculé de Trudeau

Publié le 28 September 2020 à 02h52
Photo Carl Vaillancourt Carl

Pour la première fois de sa carrière en tant que chef d’état, Justin Trudeau avait une lourde commande mercredi dernier. La présentation du discours du trône était son premier test. À la moindre bavure, son gouvernement aurait pu se retrouver en élection dès l’automne. Le pari risqué de poursuivre dans la générosité libérale aura finalement payé, puisque le NPD a manifesté son intention d’appuyer le discours du trône.

C’est du moins ce qu’a fait savoir le chef de la formation politique, Jagmeet Singh, vendredi dernier. Même si on tente de cacher son jeu, le NPD s’est dit favorable à l’idée d’appuyer le Parti libéral du Canada si deux conditions étaient ajoutées dans le projet de loi C-2. Le projet de loi n’est rien de moins que la transition post-PCU du gouvernement libéral. Une nouvelle mouture du programme généreux qu’était la Prestation canadienne d’urgence (PCU) sera mise en place par Ottawa afin d’assurer la transition vers une relance économique plus vigoureuse.

À peine quelques minutes après le discours du Trône prononcé par la gouverneure générale, Julie Payette, le NPD imposait deux demandes conditionnelles à leur appui. Les néodémocrates voulaient que le nouveau programme qui venait remplacer la PCU soit aussi généreux que la prestation canadienne d’urgence et l’ajout de 10 journées de congé de maladie payées en raison de la pandémie liée à la COVID-19. Ces deux mesures cadrent bien avec l’identité du NPD, un parti associé à la gauche et au progressisme social. De son côté, le Bloc Québécois refuse d’appuyer Justin Trudeau tant que celui-ci n’a pas l’intention d’accroître les transferts en matière de santé aux provinces, dont le Québec. Les Premiers ministres des provinces canadiennes ont demandé une hausse qui ferait passer de 22 à 35% la part déboursé par le fédéral dans le système de santé des provinces. On parle ici de plusieurs dizaines milliards de dollars. Pour le Québec, ça représente quand même près de 5 G$. Selon les propos du Premier ministre du Canada, il est clair qu’il n’a pas l’intention de signer un « chèque en blanc » aux provinces. En gros, il veut s’immiscer dans le champ de compétences provinciales. Il faut rappeler que les articles 92 et 93 de la constitution prévoient la séparation des pouvoirs entre le provincial et le fédéral. La santé, c’est un domaine de juridiction provincial. Les orientations du PLC sont claires, on veut centraliser les décisions en matière de santé à Ottawa. Le NPD partage cette philosophie quand on étudie la plateforme du parti depuis son rebranding récent. Revenons à notre discours du trône. Il faudra toutefois se poser la question suivante : Quel sera le coût à payer? Il sera gigantesque!

En début septembre, le directeur parlementaire du budget fédéral, Yves Giroux, n’a pas caché son inquiétude quant à l’ampleur de la dette publique fédérale pour 2020-2021. Estimé à 343,2 milliards de dollars cet été, le déficit de l’année financière aura des conséquences pour les générations futures. Avec le discours du trône présenté mercredi, il est permis de croire que les mesures additionnelles ajoutées pour la relance augmentent le déficit des 12 derniers mois à près de 500 milliards de dollars. En gros, le déficit entre le 1er avril 2020 et le 31 mars 2021 sera plus grand que celui contracté par tous les gouvernements dans le dernier siècle. C’est significatif!

Heureusement, les taux d’intérêt sont bas, ce qui limite l’impact sur le remboursement de la dette. De plus, le ratio dette publique/PIB était favorable avant le début de la pandémie en mars dernier. Il faut être conscient d’un phénomène toutefois. Chaque milliard d’endettement augmente le remboursement de la dette 20 à 30 millions de dollars l’année suivante. En 2020-2021, le remboursement de la dette publique s’élevait à 24,5 milliards de dollars. Avec un déficit de 500 milliards de plus en 2020-2021, le premier 36 milliards de dollars ira à nos créanciers l’an prochain. C’est donc environ 12 milliards qui seront dilapidés et qui ne pourront pas servir à la création de programmes d’aide. En gros, s’endetter aujourd’hui, c’est payer la note demain! Somme toute, les autres pays le vivent plus difficilement que nous. La différence, c’est qu’on ne semble pas avoir un plan à moyen ou long terme du côté du gouvernement fédéral de Justin Trudeau. Il faut tout de même être conscient qu’on est bien loin d’un plan à l’équilibre budgétaire, c’est ce qui inquiète l’opposition officielle. Avec Erin O’Toole comme nouveau chef en tête, le Parti conservateur du Canada estime que le gouvernement est irresponsable et indigne de gouverner. Reconnu pour la rigueur budgétaire, les Conservateurs estiment qu’il faudrait limiter l’impact du déficit. Ce discours trouve de l’écho auprès d’une certaine tranche de la population. Toutefois, avec un taux de chômage à 11,2 % dans l’ensemble du pays, bon nombre de travailleurs ont vu leur situation financière personnelle se détériorer depuis mars. Ils sont inquiets de voir le PCC prendre le pouvoir et couper les programmes qui les maintiennent la tête hors de l’eau. Les Libéraux sont conscients de cet enjeu. La démonisation des Conservateurs est déjà commencée. Le PLC va accuser le PCC de vouloir ramener l’austérité. Ce mot à lui seul aura mené à la pire défaite du PLQ en 2018. Toutefois, le contexte est bien différent sur la scène fédérale qu’elle l’était lors de la dernière élection provinciale au Québec.

Dans cette optique, l’alliance entre le PLC et le NPD était prévisible aux yeux de ceux qui suivent la politique fédérale. Toutefois, il n’est pas rare que les néodémocrates fassent faux bond quand vient le temps de voter. On se souviendra de la saga entre Jagmeet Singh et Alain Therrien. La motion sur le racisme systémique qui avait été proposée au Bloc Québécois, avait finalement été modifiée quand était venu le temps de l’adopter à la Chambre des Communes. C’est à sa lecture que les élus du Bloc Québécois ont fait un sursaut. Ce n’est pas ce qu’ils avaient consenti. Est-ce que le NPD pourrait revirer sa chemise de bord lors du vote? Ce n’est pas impossible …

Avec les propositions de 10 journées de congé de maladie payées par le fédéral, le NPD a trouvé un certain écho auprès de la population canadienne. Même si la montée demeure marginale après trois jours, il pourrait vouloir tester lors d’une campagne électorale en s’imposant comme le parti le plus progressiste à Ottawa. Toutefois, l’adoption de leurs deux propositions dans le projet de loi C-2 vient jeter une part d’ombre sur leur raison d’exister. Si le Parti Libéral du Canada prend de plus en plus une position socialiste et progressiste, que reste-t-il au NPD? Il s’agit d’un danger à bien sous-peser pour la troupe de Jagmeet Singh.

Il va de soi que les électeurs n’ont pas envie de retourner aux urnes cet automne avec la présentation d’une deuxième vague. Pour cette raison, le NPD fera le calcul politique de sauver le PLC en tentant de l’influencer dans les prochains mois. De cette façon, il pourrait construire une certaine notoriété quant à sa pertinence dans l’échiquier politique fédéral. De son côté, le Bloc Québécois maintient le cap vers une trentaine d’élus. Du côté du PCC, une légère hausse se fait sentir. Est-ce qu’ils seront en mesure de rallier le Grand Toronto? Pourront-ils compter sur le vote de confiance à Blaine Higgs au Nouveau-Brunswick? Est-ce que la gestion de la pandémie par le gouvernement provincial de Doug Ford en Ontario pourra être bénéfique? Tant de questions et si peu de réponses … Le budget de mars prochain sera l’occasion rêvée pour les trois partis de l’opposition de déclencher une élection fédérale et tenter de sortir le PLC du pouvoir.

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Par Carl Vaillancourt

Membre du Bloc Québécois

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