Liberté d'expression

Publié le 9 November 2020 à 07h25
Photo Liam Buell.

L’identité d’un peuple repose sur plusieurs principes et valeurs essentielles qu’il détermine lui-même par le biais de coutume et tradition ou encore, d’une constitution écrite ou non écrite. L’histoire démontre que les différentes valeurs des différentes sociétés peuvent mener à des divisions abyssales entre les peuples qui composent ces dites sociétés. Du moins, c’est ce qui semble être le cas quand on observe la guerre froide et cette profonde division entre le capitalisme et le communisme. Souvent, des valeurs centrales des sociétés, certains se revendiquent « identitaires ». Ces derniers vont chercher à justifier leurs actions par les valeurs qui composent l’identité de leur peuple. À l’époque de la guerre froide, ces identitaires ont justifié des atrocités en justice et dans les lois sur le dos de l’endiguement du communisme ou du capitalisme (dépendant du territoire en question). Ce faisant, leur bouc émissaire était bien ciblé : il était leur adversaire idéologique. De nos jours, le communisme n’est plus, l’idéologie du capitalisme a donc théoriquement triomphé. On pourrait donc penser qu’il n’y a plus d’affrontement idéologique ayant cette portée de nos jours. . . Eh bien non ! Quand on entend Justin Trudeau et certains peuples du Moyen-Orient décrier les propos d’Emmanuel Macron quant à la place de la liberté d’expression dans les valeurs de la France, on assiste à un combat idéologique de nouveau genre : celui qui oppose les États laïcs aux États multiculturalistes ou aux États religieux.

Ce combat idéologique de nouveau genre

Les armées de la bien-pensance libérale et religieuse s’arment donc contre l’État laïc qu’est la France pour venir saboter la liberté d’expression caricaturale de ce pays. J’admets qu’il y a eu de l’excès dans le format des caricatures de Charlie Hebdo à certains égards et que la liberté d’expression ne devrait pas être un droit absolu. Toutefois, il est important de remettre les choses dans leur contexte avant de critiquer la portée de ce droit, particulièrement en France. Un acte barbare a été commis : un professeur a eu sa dignité entachée par des propos diffamatoires à son égard, puis il a été exécuté. Tout ça puisqu’il avait présenté une caricature du prophète Mahomet et proposé aux étudiant.e.s de profession musulmane de quitter son cours afin de ne pas être offusqué.e.s par cette dernière. Cet événement survient quelques années après la tuerie de Charlie Hebdo qui avait aussi fait couler beaucoup d’encre. En soutenant la liberté d’expression caricaturale en France, Macron répond à une question que l’on pourrait se poser : est-ce la caricature et les agissements du professeur qui ont causé sa mort ou est-ce la radicalisation religieuse de celui qui l’a tué ? Vous comprendrez qu’il répond qu’il s’agit de la radicalisation et non de la caricature. De l’autre côté, Trudeau en condamnant les propos de Macron vient répondre à cette question en laissant paraître que c’est la caricature qui aura coûté la vie du professeur, ou du moins que cette caricature a contribué à la radicalisation de celui qui l’a tué. S’arrêter à ce point pour expliquer la radicalisation violente d’un individu est une simplification grave et il ne faut pas s’attendre qu’en limitant la liberté d’expression caricaturale sur des bases religieuses et/ou multiculturalistes il y aura moins de crimes haineux de radicalisés.

La radicalisation

Le sociologue Olivier Bobineau explique dans le balado du 4 novembre 2020 « Ça s’explique » de Alexis de Lancer sur le site de Radio-Canada1 que le phénomène de radicalisation est « un processus de recherche identitaire ». Il explique dans le balado et plus en détail dans son livre coécrit avec Pierre N’Gahane « La voie de la radicalisation : comprendre pour mieux agir » que les jeunes qui se radicalisent cherchent trois choses : l’estime de soi, l’équité sociale et l’espoir. Le problème de radicalisation ne semble pas avoir de liens avec la publication d’une quelconque caricature d’autant plus que le problème n’est pas confiné en France, un attentat a d’ailleurs eu lieu en Autriche quelques semaines après le meurtre sordide du professeur français. Je reprends donc ma comparaison avec la guerre froide pour dire que ce phénomène de radicalisation est intimement lié aux valeurs et à l’affrontement idéologique entre la société libre, laïque et démocratique et la société autocratique, religieuse et dictatoriale.

Le Canada

Le Canada a décidé d’appuyer le camp de la société autocratique, religieuse et dictatoriale, le Québec non. Justin Trudeau l’a fait par peur ? Non, par la volonté de démontrer qu’il faut limiter la liberté d’expression pour respecter le ressentiment que peuvent avoir les différentes communautés religieuses à l’égard de caricatures. Donc, pour valoriser le saint multiculturalisme de la bien-pensance libérale. Vertueux ? Pour certaines personnes, oui. Dangereux ? Pour moi, oui.

Même s’il a reculé sur sa position, Justin Trudeau maintient que la liberté d’expression devrait être limitée lorsque certaines personnes se sentent blessées. Il y a déjà des limites à cette liberté fondamentale dans notre société. Ces limites sont claires pour bien présenter les limites de ce droit. Dans le cas présent, il s’agit d’un motif peu commun pour justifier une censure, ou du moins, une diminution de la liberté d’expression et même qui peut s’avérer dangereux puisqu’il n’est pas clair (subjectif à chacun). Peut-être croyait-il que le support qu’il devait apporter à la France vis-à-vis ces gestes terroristes n’était qu’une simple prolongation du débat de l’utilisation du « mot en n » par une professeure de l’Université d’Ottawa, mais il s’agit d’un cas de figure complètement différent. Ce faisant, cette dérogation du Premier Ministre face aux cas où il y a possibilité de limiter la liberté d’expression (en cas de diffamation, incitation à la haine, etc.) est dangereuse. Il en reste que l’application générale de l’idée du Premier Ministre mène à une société remplie d’individus qui ne désirent pas être blessés et donc qui vont censurer par-ci et par-là. Dans la généralité, on empêche le dialogue et le débat sur des valeurs et des droits essentiels. On perd alors le sens académique du débat qui est inhérent à une société libre et démocratique reposant sur le dialogue… On se retrouve avec une société fondamentalement polarisée qui ne souhaite pas entendre son adversaire et qui tend vers la pensée unique… Les États-Unis pourrait-on dire.

Il est important de rappeler l’un des buts premiers de la liberté d’expression : empêcher la pensée unique et permettre les voix minoritaires dans le débat public. Ce droit est à la base de la société occidentale et je crois que le Premier Ministre avait comme mission de le défendre face aux atrocités qui se sont produites en France. J’espère de tout cœur que la France réussira à régler le problème de radicalisation qui envenime la sécurité du pays et qu’elle réussira à renouer un lien d’amitié avec les peuples arabo-musulmans. Puis, j’espère que le Canada réussira à sortir de ce cercle toxique de la glorification du modèle multiculturaliste qui mène à la censure auquel le Québec ne semble pas adhérer. En bref, je suis de ceux qui croient qu’il vaut mieux permettre la liberté d’expression dans ces limites raisonnables et que l’atteinte aux sentiments est une restriction beaucoup trop subjective pour être utile et utilisée. C’est par l’apprentissage que l’on grandit, pas par la censure.

  1. https://ici.radio-canada.ca/premiere/balados/6108/ca-sexplique-balado-info-alexis-de-lancer/episodes/491181/attaques-terrorisme-france-nice-radicalisation?fbclid=IwAR05pf1SepaQgyzS4aXRyFweefPWACh6rqw4gXWCQadlwL04aNz-zQaSxZQ

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Par Liam Buell

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