L'élu

Dernière modification le 25 March 2021 à 08h37

Benoit Charette a été élu il y a quelques semaines au nouveau ministère de la lutte contre le racisme. Je ne peux que saluer cette mesure du gouvernement. Maintes critiques ont déjà été faites sur sa nomination. Que de les reprendre serait cliché. Cependant, à la lumière de la journée internationale des droits des femmes de la semaine dernière, ma réflexion s’est poursuivie sur cette nomination plus que discutable.

Lorsqu’on parle des droits des femmes, il semble avoir un consensus que cette lutte doit être inclusive et comprendre toutes les femmes de la société. Ça inclut forcément les femmes racisées, les femmes trans, les femmes en situation d’handicap et bien d’autres femmes. Il serait impensable de nommer un homme aujourd’hui ministre responsable de la condition féminine. Pas parce qu’un homme serait moins compétent qu’une femme, mais tout simplement parce qu’il est difficile de combattre une oppression qu’on ne vit pas. Être une femme place la ministre actuelle dans des situations que ses homologues masculins n’auront probablement jamais à vivre. De facto, elle devient plus qualifiée pour remplir ses fonctions.

Le même principe devrait s’appliquer avec les personnes racisées, non? Pourquoi lorsqu’on aborde la lutte anti-raciale, le calcul est soudainement plus difficile à effectuer? Benoit Charette ne vit pas le racisme par procuration parce que sa femme est issue de la minorité. Est-ce que « j’ai une femme haïtienne » est devenu le nouveau « j’ai un ami noir »? Si l’on revient au ministère de la Condition féminine, tous les hommes de la Coalition Avenir Québec auraient pu déchirer leur chemise en affirmant qu’eux aussi ils ont une femme qu’ils aiment dans leur vie et donc, que ce poste leur revient autant qu’à madame Charest. Parce que, eux aussi, par procuration vivent du sexisme et de la misogynie étant donné le lien avec une femme… Ai-je vraiment besoin de dire que cet argument ne tient pas la route?

Je n’en ai pas contre la nomination de monsieur Charette en tant que tel. En revanche, que de justifier une nomination aussi cruciale pour notre société avec des arguments si faibles et d’une logique questionnable relève pour moi d’un manque de professionnalisme et d’un manque de respect envers la communauté racisée.

Si vraiment on considère que l’argument de la femme haïtienne est valide, pourquoi le ministre Charette exprime soudainement aujourd’hui son soutien indéfectible pour la cause? Donc, il vit le racisme par procuration, mais ne peut reconnaitre l’existence du racisme systémique qui fait consensus au pays et à l’international?

Donc, monsieur Charette, un fier défenseur de la lutte antiraciste depuis belle lurette est si impliqué dans cette lutte qu’il n’est pas nommé sur le groupe d’action contre le racisme créé cet été par son propre gouvernement. Était-il trop occupé dans sa lutte pour la combattre auprès de Nadine Giroux et Lionel Carmant, eux-mêmes sur ledit groupe?

Qui plus est, l’on apprenait récemment dans un article de Radio-Canada que le Québec était loin d’atteindre la cible de réduction des GES qu’il s’est fixée pour 2030. Le plan vert déposé en novembre par le gouvernement prévoit une réduction des GES de 37,5% d’ici 2030. Cependant, les mesures prévues ne vont réduire que de 18% les émissions de gaz à effet de serre. Or, le réseau action climat affirmait en janvier dernier que même si la cible de 37,5% de réduction par rapport au niveau de 1990 était respectée, il faudrait que le gouvernement vise un pourcentage de réduction de 4 à 5 fois plus ambitieux pour pallier les changements climatiques au Québec.

Bref, vous l’aurez compris, il reste beaucoup de croûtes à manger au gouvernement avant qu’il puisse nous offrir un plan de transition écologique viable et crédible. Considérant ces faits et que l’environnement est un des enjeux majeurs de notre siècle, est-ce que monsieur Charette a vraiment le temps de s’occuper de deux ministères en pleine pandémie?

Déjà, les débuts en environnement chez la CAQ ne se sont pas faits en douceur avec le remplacement de madame Chassé. L’environnement ne semble pas être la tasse de thé de nos collègues caquistes qui marchent sur des œufs avec des projets controversés depuis le début de leur mandat. N’oublions pas le troisième lien, GNL Québec, le projet de loi 61 et j’en passe. Est-ce que le gouvernement peut réellement se permettre de laisser monsieur Charette diviser son attention sur un autre mandat exigeant? À en voir le bilan peu convaincant en environnement du gouvernement, je doute que le ministre ait tout son temps libre pour vaincre une lutte qui nécessitera plus que deux ou trois enquêtes faites à la va-vite pour faire taire les critiques.

D’ailleurs, la nomination de monsieur Charette me surprend, car le gouvernement se targuait d’avoir un cabinet ministériel paritaire lors de sa lune de miel. Après Chassé, Roy, McCann et D’Amours, à quelle autre femme on ne pardonnera pas d’erreurs? Si je ne m’abuse, ce sont loin d’être tous les ministres masculins de la CAQ qui ont une fiche parfaite. Certains ministres font plus les manchettes ces jours-ci et ce n’est pas pour recevoir des fleurs… Pourquoi autant d’indulgence envers les hommes, mais pas envers les femmes? Et pourquoi se dire féministe quand on remplace systématiquement les femmes par des hommes dans son cabinet? Et pourquoi ne pas avoir choisi une femme si l’on est si paritaire?

Encore une fois, la CAQ nous laisse avec beaucoup de questions sans réponse et une décision douteuse mal communiquée.

Encore une fois, il faudra se torturer à attendre des résultats concrets tout en disant qu’on laissera évidemment la chance aux coureurs, comme si ça ne faisait pas plusieurs chances qu’on laissait aux gouvernements passés et présents pour réellement nous écouter. La patience est un plat qui se mange définitivement froid.

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Benoit Charette a été élu il y a quelques semaines au nouveau ministère de la lutte contre le racisme. Je ne peux que saluer cette mesure du gouvernement. Maintes critiques ont déjà été faites sur sa nomination. Que de les reprendre serait cliché. Cependant, à la lumière de la journée internationale des droits des femmes de la semaine dernière, ma réflexion s’est poursuivie sur cette nomination plus que discutable.

Lorsqu’on parle des droits des femmes, il semble avoir un consensus que cette lutte doit être inclusive et comprendre toutes les femmes de la société. Ça inclut forcément les femmes racisées, les femmes trans, les femmes en situation d’handicap et bien d’autres femmes. Il serait impensable de nommer un homme aujourd’hui ministre responsable de la condition féminine. Pas parce qu’un homme serait moins compétent qu’une femme, mais tout simplement parce qu’il est difficile de combattre une oppression qu’on ne vit pas. Être une femme place la ministre actuelle dans des situations que ses homologues masculins n’auront probablement jamais à vivre. De facto, elle devient plus qualifiée pour remplir ses fonctions.

Le même principe devrait s’appliquer avec les personnes racisées, non? Pourquoi lorsqu’on aborde la lutte anti-raciale, le calcul est soudainement plus difficile à effectuer? Benoit Charette ne vit pas le racisme par procuration parce que sa femme est issue de la minorité. Est-ce que « j’ai une femme haïtienne » est devenu le nouveau « j’ai un ami noir »? Si l’on revient au ministère de la Condition féminine, tous les hommes de la Coalition Avenir Québec auraient pu déchirer leur chemise en affirmant qu’eux aussi ils ont une femme qu’ils aiment dans leur vie et donc, que ce poste leur revient autant qu’à madame Charest. Parce que, eux aussi, par procuration vivent du sexisme et de la misogynie étant donné le lien avec une femme… Ai-je vraiment besoin de dire que cet argument ne tient pas la route?

Je n’en ai pas contre la nomination de monsieur Charette en tant que tel. En revanche, que de justifier une nomination aussi cruciale pour notre société avec des arguments si faibles et d’une logique questionnable relève pour moi d’un manque de professionnalisme et d’un manque de respect envers la communauté racisée.

Si vraiment on considère que l’argument de la femme haïtienne est valide, pourquoi le ministre Charette exprime soudainement aujourd’hui son soutien indéfectible pour la cause? Donc, il vit le racisme par procuration, mais ne peut reconnaitre l’existence du racisme systémique qui fait consensus au pays et à l’international?

Donc, monsieur Charette, un fier défenseur de la lutte antiraciste depuis belle lurette est si impliqué dans cette lutte qu’il n’est pas nommé sur le groupe d’action contre le racisme créé cet été par son propre gouvernement. Était-il trop occupé dans sa lutte pour la combattre auprès de Nadine Giroux et Lionel Carmant, eux-mêmes sur ledit groupe?

Qui plus est, l’on apprenait récemment dans un article de Radio-Canada que le Québec était loin d’atteindre la cible de réduction des GES qu’il s’est fixée pour 2030. Le plan vert déposé en novembre par le gouvernement prévoit une réduction des GES de 37,5% d’ici 2030. Cependant, les mesures prévues ne vont réduire que de 18% les émissions de gaz à effet de serre. Or, le réseau action climat affirmait en janvier dernier que même si la cible de 37,5% de réduction par rapport au niveau de 1990 était respectée, il faudrait que le gouvernement vise un pourcentage de réduction de 4 à 5 fois plus ambitieux pour pallier les changements climatiques au Québec.

Bref, vous l’aurez compris, il reste beaucoup de croûtes à manger au gouvernement avant qu’il puisse nous offrir un plan de transition écologique viable et crédible. Considérant ces faits et que l’environnement est un des enjeux majeurs de notre siècle, est-ce que monsieur Charette a vraiment le temps de s’occuper de deux ministères en pleine pandémie?

Déjà, les débuts en environnement chez la CAQ ne se sont pas faits en douceur avec le remplacement de madame Chassé. L’environnement ne semble pas être la tasse de thé de nos collègues caquistes qui marchent sur des œufs avec des projets controversés depuis le début de leur mandat. N’oublions pas le troisième lien, GNL Québec, le projet de loi 61 et j’en passe. Est-ce que le gouvernement peut réellement se permettre de laisser monsieur Charette diviser son attention sur un autre mandat exigeant? À en voir le bilan peu convaincant en environnement du gouvernement, je doute que le ministre ait tout son temps libre pour vaincre une lutte qui nécessitera plus que deux ou trois enquêtes faites à la va-vite pour faire taire les critiques.

D’ailleurs, la nomination de monsieur Charette me surprend, car le gouvernement se targuait d’avoir un cabinet ministériel paritaire lors de sa lune de miel. Après Chassé, Roy, McCann et D’Amours, à quelle autre femme on ne pardonnera pas d’erreurs? Si je ne m’abuse, ce sont loin d’être tous les ministres masculins de la CAQ qui ont une fiche parfaite. Certains ministres font plus les manchettes ces jours-ci et ce n’est pas pour recevoir des fleurs… Pourquoi autant d’indulgence envers les hommes, mais pas envers les femmes? Et pourquoi se dire féministe quand on remplace systématiquement les femmes par des hommes dans son cabinet? Et pourquoi ne pas avoir choisi une femme si l’on est si paritaire?

Encore une fois, la CAQ nous laisse avec beaucoup de questions sans réponse et une décision douteuse mal communiquée.

Encore une fois, il faudra se torturer à attendre des résultats concrets tout en disant qu’on laissera évidemment la chance aux coureurs, comme si ça ne faisait pas plusieurs chances qu’on laissait aux gouvernements passés et présents pour réellement nous écouter. La patience est un plat qui se mange définitivement froid.

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