Le putsch des bleus

Dernière modification le 25 March 2021 à 08h26
Photo Samuel Lamarche.

Le parti Conservateur du Canada tenait son congrès du 18 au 20 mars 2021. Un congrès tenu dans des circonstances exceptionnelles en raison de la pandémie, mais surtout, un premier véritable test envers l’autorité du nouveau chef Erin O’Toole.

Il faut remettre en contexte l’élection d’Erin O’Toole comme chef de l’opposition officielle. Candidat largement sous-estimé par les médias et les ténors conservateurs, il passe de négligé à concurrent solide contre le favori : Peter MacKay. Il utilisera pour l’emporter le système de vote un peu étrange du parti en se positionnant comme un vrai bleu, un véritable conservateur. Cette appellation était une attaque évidente envers le favori, dernier chef des Progressistes-Conservateurs, mais aussi une façon de séduire les votes des conservateurs sociaux et chrétiens en 2e et 3e choix.

O’Toole ne peut pas s’en sauver.

Si O’Toole a remporté la course et son pari en se présentant comme un vrai bleu, il s’est tout de suite empressé de se prononcer pour l’avortement et de faire une opération séduction au Québec, province historiquement dans le camp des progressistes-conservateurs « red tories » que les véritables bleus de l’ouest. C’était sous-estimé l’organisation des plus conservateurs du parti et leur poids politique. Impossible pour un chef de séduire cette frange du parti et de ne pas avoir à repayer ces votes tôt ou tard.
Le problème pour O’Toole, c’est qu’il s’est rapidement mis à dos ses anciens électeurs. Des sondages peu convaincants, une crise à l’interne avec l’ex-candidat et mauvais garçon Dereck Sloan. Sans compter les beaux yeux faits au Québec, sa position sur l’avortement et son incapacité à convaincre les progressistes de son leadership et les conservateurs de ses convictions. En tentant de ménager la chèvre et le chou, O’Toole finit par affamer la première et laisser pourrir le second.

Les jeunes et les sympathisants en prennent pour leur rhume.

Si O’Toole espérait un congrès favorisant un parti plus flexible, plus séduisant pour le Québec et l’Ontario, il a dû avoir un sévère mal de tête hier en lisant les grands titres et les résultats de certains votes.
Une proposition qui aurait pu rafraîchir le parti et accroître son influence médiatique et sociale selon moi : établir une aile jeunesse qui aurait une représentation dans chaque province. Les conservateurs n’étaient pas d’accord et ont refusé cette proposition à 69%.
Enfin, vous avez probablement tous vu la fameuse proposition oû le parti Conservateur reconnaitrait l’existence des changements climatiques et qu’il avait une volonté d’agir. Proposition défaite par 54% des délégués du parti. Majoritairement refusée par les provinces de l’ouest, les délégués du Québec l’ont appuyé à presque 70%.
Ce sont donc deux propositions extrêmement décourageantes pour les jeunes conservateurs et les jeunes sympathisants conservateurs. Principalement de la branche progressiste. Il n’est pas sans dire que cette résolution sur les changements climatiques risque d’être une arme électorale majeure pour le PLC et le Bloc Québécois qui n’en demandaient pas tant. Assistons-nous à un parti qui se radicalise ou qui se fracture? C’est une question qui est légitime.

Les provinces de l’Ouest renforcent leur domination.

Une autre proposition qui a fait couler beaucoup d’encre est une proposition très technique. Comme je le disais plus tôt, le système électoral interne du PCC est une créature étrange qui n’a pas d’équivalent à ma connaissance. Avant la réforme votée cette année, chaque circonscription obtenait 100 points, répartis de façon proportionnelle en lien avec le pourcentage de vote obtenu par les candidats.
Ce système de vote donnait donc une représentation plus grande aux circonscriptions ayant un faible nombre de membres, chaque vote valant plus dans un comté où peu de membres sont inscrits. Ce système avait été adopté lors de la fusion entre l’Alliance et les progressistes-Conservateurs dans l’espoir de ramener au bercail les Québécois de l’époque de Bryan Mulroney. C’était aussi une tentative de MacKay d’éviter une domination de la droite chrétienne et des provinces de l’ouest.

Incidemment, un comté en Saskatchewan a décidé qu’il fallait changer ce système. Leur proposition étant la suivante : Chaque district électoral se verra allouer 100 points ou 1 point par vote si le district possède moins de 100 membres. Une proposition qui fera rugir les représentants du Québec et des maritimes, principales provinces détentrices de comté sous le cap des 100 membres. Le vote sera d’ailleurs très divisé. Si 73.74% des délégués votent pour la proposition, ces votes viennent en grande majorité des provinces de l’ouest et de l’Ontario. Le Québec, le Nouveau-Brunswick, les Territoires du Nord-Ouest, le Labrador et l’île du Prince Édouard se prononcent contre. L’Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba, la Colombie-Britannique et l’Ontario votent massivement pour.

C’est donc un message clair pour les provinces de moins de 100 membres. Recrutez, où vous perdrez de l’influence drastiquement. Toutefois, il n’est pas anodin que cette proposition soit adoptée. La majorité de ces districts se retrouvent au Québec, province historiquement plus « progressiste » que les provinces de l’ouest et plus tiède sur la question pétrolière et les changements climatiques.
Combinez cette annonce à celles plus hautes et l’on peut rapidement voir la prise d’influence majeure des provinces de l’Ouest et la frange conservatrice, les bleus, sur le parti.

Ainsi, le congrès a démontré plusieurs choses. Tout d’abord, Erin O’Toole s’est fait prendre au piège lorsqu’il s’est cru capable d’obtenir les votes des bleus sans conséquence politiques. Ensuite, les provinces de l’ouest deviennent de plus en plus puissantes et réduisent de plus en plus la frange progressiste du parti aux oubliettes. Enfin, la place du Québec au sein de ce parti semble avoir de moins en moins de sens malgré les beaux yeux du nouveau chef. Idéologiquement, le parti semble de moins en moins capable de faire le grand écart nécessaire pour soutenir la grande tente qu’est ce parti depuis sa fondation. J’en viens même à me demander si le parti survivra à la prochaine élection au rythme où vont les choses.

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Photo Samuel Lamarche.

Le parti Conservateur du Canada tenait son congrès du 18 au 20 mars 2021. Un congrès tenu dans des circonstances exceptionnelles en raison de la pandémie, mais surtout, un premier véritable test envers l’autorité du nouveau chef Erin O’Toole.

Il faut remettre en contexte l’élection d’Erin O’Toole comme chef de l’opposition officielle. Candidat largement sous-estimé par les médias et les ténors conservateurs, il passe de négligé à concurrent solide contre le favori : Peter MacKay. Il utilisera pour l’emporter le système de vote un peu étrange du parti en se positionnant comme un vrai bleu, un véritable conservateur. Cette appellation était une attaque évidente envers le favori, dernier chef des Progressistes-Conservateurs, mais aussi une façon de séduire les votes des conservateurs sociaux et chrétiens en 2e et 3e choix.

O’Toole ne peut pas s’en sauver.

Si O’Toole a remporté la course et son pari en se présentant comme un vrai bleu, il s’est tout de suite empressé de se prononcer pour l’avortement et de faire une opération séduction au Québec, province historiquement dans le camp des progressistes-conservateurs « red tories » que les véritables bleus de l’ouest. C’était sous-estimé l’organisation des plus conservateurs du parti et leur poids politique. Impossible pour un chef de séduire cette frange du parti et de ne pas avoir à repayer ces votes tôt ou tard.
Le problème pour O’Toole, c’est qu’il s’est rapidement mis à dos ses anciens électeurs. Des sondages peu convaincants, une crise à l’interne avec l’ex-candidat et mauvais garçon Dereck Sloan. Sans compter les beaux yeux faits au Québec, sa position sur l’avortement et son incapacité à convaincre les progressistes de son leadership et les conservateurs de ses convictions. En tentant de ménager la chèvre et le chou, O’Toole finit par affamer la première et laisser pourrir le second.

Les jeunes et les sympathisants en prennent pour leur rhume.

Si O’Toole espérait un congrès favorisant un parti plus flexible, plus séduisant pour le Québec et l’Ontario, il a dû avoir un sévère mal de tête hier en lisant les grands titres et les résultats de certains votes.
Une proposition qui aurait pu rafraîchir le parti et accroître son influence médiatique et sociale selon moi : établir une aile jeunesse qui aurait une représentation dans chaque province. Les conservateurs n’étaient pas d’accord et ont refusé cette proposition à 69%.
Enfin, vous avez probablement tous vu la fameuse proposition oû le parti Conservateur reconnaitrait l’existence des changements climatiques et qu’il avait une volonté d’agir. Proposition défaite par 54% des délégués du parti. Majoritairement refusée par les provinces de l’ouest, les délégués du Québec l’ont appuyé à presque 70%.
Ce sont donc deux propositions extrêmement décourageantes pour les jeunes conservateurs et les jeunes sympathisants conservateurs. Principalement de la branche progressiste. Il n’est pas sans dire que cette résolution sur les changements climatiques risque d’être une arme électorale majeure pour le PLC et le Bloc Québécois qui n’en demandaient pas tant. Assistons-nous à un parti qui se radicalise ou qui se fracture? C’est une question qui est légitime.

Les provinces de l’Ouest renforcent leur domination.

Une autre proposition qui a fait couler beaucoup d’encre est une proposition très technique. Comme je le disais plus tôt, le système électoral interne du PCC est une créature étrange qui n’a pas d’équivalent à ma connaissance. Avant la réforme votée cette année, chaque circonscription obtenait 100 points, répartis de façon proportionnelle en lien avec le pourcentage de vote obtenu par les candidats.
Ce système de vote donnait donc une représentation plus grande aux circonscriptions ayant un faible nombre de membres, chaque vote valant plus dans un comté où peu de membres sont inscrits. Ce système avait été adopté lors de la fusion entre l’Alliance et les progressistes-Conservateurs dans l’espoir de ramener au bercail les Québécois de l’époque de Bryan Mulroney. C’était aussi une tentative de MacKay d’éviter une domination de la droite chrétienne et des provinces de l’ouest.

Incidemment, un comté en Saskatchewan a décidé qu’il fallait changer ce système. Leur proposition étant la suivante : Chaque district électoral se verra allouer 100 points ou 1 point par vote si le district possède moins de 100 membres. Une proposition qui fera rugir les représentants du Québec et des maritimes, principales provinces détentrices de comté sous le cap des 100 membres. Le vote sera d’ailleurs très divisé. Si 73.74% des délégués votent pour la proposition, ces votes viennent en grande majorité des provinces de l’ouest et de l’Ontario. Le Québec, le Nouveau-Brunswick, les Territoires du Nord-Ouest, le Labrador et l’île du Prince Édouard se prononcent contre. L’Alberta, la Saskatchewan, le Manitoba, la Colombie-Britannique et l’Ontario votent massivement pour.

C’est donc un message clair pour les provinces de moins de 100 membres. Recrutez, où vous perdrez de l’influence drastiquement. Toutefois, il n’est pas anodin que cette proposition soit adoptée. La majorité de ces districts se retrouvent au Québec, province historiquement plus « progressiste » que les provinces de l’ouest et plus tiède sur la question pétrolière et les changements climatiques.
Combinez cette annonce à celles plus hautes et l’on peut rapidement voir la prise d’influence majeure des provinces de l’Ouest et la frange conservatrice, les bleus, sur le parti.

Ainsi, le congrès a démontré plusieurs choses. Tout d’abord, Erin O’Toole s’est fait prendre au piège lorsqu’il s’est cru capable d’obtenir les votes des bleus sans conséquence politiques. Ensuite, les provinces de l’ouest deviennent de plus en plus puissantes et réduisent de plus en plus la frange progressiste du parti aux oubliettes. Enfin, la place du Québec au sein de ce parti semble avoir de moins en moins de sens malgré les beaux yeux du nouveau chef. Idéologiquement, le parti semble de moins en moins capable de faire le grand écart nécessaire pour soutenir la grande tente qu’est ce parti depuis sa fondation. J’en viens même à me demander si le parti survivra à la prochaine élection au rythme où vont les choses.

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