Il faut qu’on se parle les gars

Dernière modification le 25 March 2021 à 08h08
Photo Samuel Lamarche.

Ça fait maintenant 1 an que la pandémie touche le Québec et on est tous un peu à bout. Les personnes âgées ont souffert énormément de cette crise par leur vulnérabilité et la négligence chronique de nos institutions. Nos enfants perdent énormément de temps et d’apprentissages. Toutefois, des victimes collatérales qui n’ont aucunement mérité ce sort souffrent en silence. Nos femmes et nos filles, nos mères et nos sœurs.

Je sais, je vous vois venir. Encore les autres, nous aussi on souffre de la pandémie! Évidemment, nous souffrons tous, là n’est pas le point, mais disons simplement que la souffrance est un peu comme l’argent. Elle n’est pas très bien distribuée. On a tous perdu de l’argent, de la liberté et même un peu notre santé mentale par moment. Certains ont même perdu leur emploi, comme moi, mais les chiffres sont encourageants. On retrouve les emplois plus facilement qu’on pensait, le taux de faillite n’est pas plus élevé pour le moment. Bonne nouvelle non? Oui, mais encore une fois, la reprise n’est pas distribuée très équitablement. En fait, c’est 10 fois plus de femmes qui sont sorties du milieu de l’emploi au Canada. Le hic dans tout ça, c’est que nos plans de relances normaux, d’investir en construction et en infrastructure n’aideront pas vraiment ces femmes. La majorité des emplois, dans ces domaines-là, étant pourvus par des hommes. De plus, au Québec, plusieurs femmes ne peuvent retourner au travail en raison du manque de place dans les garderies. C’est grave, mais c’est surtout préoccupant, parce que ces progrès dans l’emploi des femmes avaient pris des années à se réaliser. Ils se sont volatilisés en moins d’un an…

Maintenant que c’est dit, un problème encore plus préoccupant que le taux d’emploi et de chômage nécessite une bonne conversation. Vous l’avez surement lu dans les médias, la pandémie amène une hausse intolérable de la violence conjugale et des féminicides. Isolées, plusieurs femmes souffrent en silence devant un individu contrôlant ayant désormais une capacité accrue d’isoler sa victime, de la faire souffrir en silence et d’user de chantage psychologique et physique. Si vous n’êtes pas convaincu, laissez-moi vous présenter quelques chiffres. Dans une année « normale », environ 12 femmes meurent dans un contexte de violence conjugale au Québec. 1 femme par mois se fait enlever la vie par son conjoint. Depuis un peu plus d’un mois, nous sommes déjà rendus à 7 victimes de féminicides.

J’aimerais pouvoir dire que les dommages se limitent à ces 7 victimes, mais la réalité n’a pas vraiment tendance à se soucier de ce que nous aimerions. Les organismes d’aides aux victimes de violences conjugales sont débordés, les intervenants témoignent y voir une hausse de la sévérité des blessures, un barbarisme très rarement observé auparavant, est désormais plus présent. Le plus frustrant, c’est que tout cela, ce ne sont que les victimes que l’on voit. Combien de femmes n’osent pas, ou sont simplement incapables de demander de l’aide en ce moment? L’autre problème, ironiquement, c’est le déconfinement. Alors qu’on pourrait voir dans le déconfinement une porte de sortie pour ces femmes, la réalité est plus sombre. Le contrôle sur la victime est un aspect fondamental pour que la violence conjugale puisse se poursuivre. Isolement, violence psychologique, chantage, etc. Le cercle vicieux de la violence conjugale est nourri par un besoin maladif de contrôler sa victime, de profiter d’une partenaire sans défense que l’on peut martyriser sans conséquence dans un sentiment de toute-puissance euphorisant pour le conjoint violent.

C’est souvent lorsque ce dernier sent une perte de contrôle envers sa victime qu’il accentue la violence et c’est précisément ce qui arrive actuellement avec le déconfinement. Le travail reprend, l’école des enfants aussi. Les sorties sont de nouveaux permises et avec elles, les invitations et les perches tendues pour aider la victime. Devant un tel risque, plusieurs préféreront prendre le contrôle ultime sur leur victime en leur enlevant la vie, dernier geste vicieux et violent, retirant tout espoir de vivre une vie hors de leur contrôle, marquant les derniers moments de leur victime et infligeant une douleur impossible à guérir pour les proches de la victime, qui n’avait rien fait pour mériter tel sort.

Il faut arrêter de se voiler la face.

J’écris ces lignes et j’admets être émotif en les écrivant. En tant que futur papa d’une petite fille, de savoir que de telles atrocités existent, que des bêtes se prétendant hommes infligent les pires sévices à leur conjointe m’inquiète, me répugne. Les organismes sont débordés, le financement manque, mais la solution n’est pas seulement d’augmenter le financement, de traiter, si je peux me permettre, les victimes. Il faut absolument prévenir, réduire le nombre de victimes. Il est intolérable dans notre société qui aime se dire égalitaire, de voir nos femmes, nos filles, nos mères et nos sœurs perdre la vie dans un élan de barbarisme que l’on refuse trop souvent d’imaginer.

Il est plus que temps de refuser d’imaginer ces élans. Il est même temps de se forcer à regarder la réalité en face. L’heure est venue de faire du respect de la liberté, l’autonomie et l’intégrité physique de nos partenaires une priorité. Il faut prendre nos responsabilités collectivement, mais aussi individuellement. Dénoncer les gestes que l’on rencontre, aider et écouter celles qui le demandent. Du côté de l’État, il est plus que temps de mettre les ressources en place le temps de réussir à faire diminuer ce fléau, plus que temps de sévir envers les conjoints violents et de faire de la protection des victimes, et non pas la réinsertion potentielle du criminel, la priorité. L’État et la justice, particulièrement lorsque les victimes sont en grande majorité sans défense, se doivent d’agir tel un rempart devant ces agressions indignes de notre société.

Nous avons un rôle à jouer en tant qu’homme. Loin d’être de nous autoflageller, c’est un rôle noble que nous avons. Celui de former une génération d’hommes moins violents, en mesure de mieux identifier leurs émotions et les contrôler. Celui de protéger les femmes que nous aimons, mais aussi toutes les femmes de notre société. N’est-ce pas là le plus beau geste, le geste le plus viril que celui de protéger les femmes de notre vie contre des lâches sans scrupules? J’en appelle à mes amis, mes frères. Les gars, c’est le temps de protéger nos femmes, c’est le temps d’en parler, c’est le temps d’agir.

Sources :

https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/2021-03-23/les-femmes-valent-plus-que-du-beton.php
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1774805/cinq-feminicides-morts-previsibles-maisons
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1778820/meurtres-femmes-violence-conjugale-canada-augmentation
https://www.tvanouvelles.ca/2021/03/23/battue-a-mort--par-son-conjoint-la-femme-de-lasalle-a-succombe-a-ses-blessures

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Animateur et rédacteur en chef

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Ça fait maintenant 1 an que la pandémie touche le Québec et on est tous un peu à bout. Les personnes âgées ont souffert énormément de cette crise par leur vulnérabilité et la négligence chronique de nos institutions. Nos enfants perdent énormément de temps et d’apprentissages. Toutefois, des victimes collatérales qui n’ont aucunement mérité ce sort souffrent en silence. Nos femmes et nos filles, nos mères et nos sœurs.

Je sais, je vous vois venir. Encore les autres, nous aussi on souffre de la pandémie! Évidemment, nous souffrons tous, là n’est pas le point, mais disons simplement que la souffrance est un peu comme l’argent. Elle n’est pas très bien distribuée. On a tous perdu de l’argent, de la liberté et même un peu notre santé mentale par moment. Certains ont même perdu leur emploi, comme moi, mais les chiffres sont encourageants. On retrouve les emplois plus facilement qu’on pensait, le taux de faillite n’est pas plus élevé pour le moment. Bonne nouvelle non? Oui, mais encore une fois, la reprise n’est pas distribuée très équitablement. En fait, c’est 10 fois plus de femmes qui sont sorties du milieu de l’emploi au Canada. Le hic dans tout ça, c’est que nos plans de relances normaux, d’investir en construction et en infrastructure n’aideront pas vraiment ces femmes. La majorité des emplois, dans ces domaines-là, étant pourvus par des hommes. De plus, au Québec, plusieurs femmes ne peuvent retourner au travail en raison du manque de place dans les garderies. C’est grave, mais c’est surtout préoccupant, parce que ces progrès dans l’emploi des femmes avaient pris des années à se réaliser. Ils se sont volatilisés en moins d’un an…

Maintenant que c’est dit, un problème encore plus préoccupant que le taux d’emploi et de chômage nécessite une bonne conversation. Vous l’avez surement lu dans les médias, la pandémie amène une hausse intolérable de la violence conjugale et des féminicides. Isolées, plusieurs femmes souffrent en silence devant un individu contrôlant ayant désormais une capacité accrue d’isoler sa victime, de la faire souffrir en silence et d’user de chantage psychologique et physique. Si vous n’êtes pas convaincu, laissez-moi vous présenter quelques chiffres. Dans une année « normale », environ 12 femmes meurent dans un contexte de violence conjugale au Québec. 1 femme par mois se fait enlever la vie par son conjoint. Depuis un peu plus d’un mois, nous sommes déjà rendus à 7 victimes de féminicides.

J’aimerais pouvoir dire que les dommages se limitent à ces 7 victimes, mais la réalité n’a pas vraiment tendance à se soucier de ce que nous aimerions. Les organismes d’aides aux victimes de violences conjugales sont débordés, les intervenants témoignent y voir une hausse de la sévérité des blessures, un barbarisme très rarement observé auparavant, est désormais plus présent. Le plus frustrant, c’est que tout cela, ce ne sont que les victimes que l’on voit. Combien de femmes n’osent pas, ou sont simplement incapables de demander de l’aide en ce moment? L’autre problème, ironiquement, c’est le déconfinement. Alors qu’on pourrait voir dans le déconfinement une porte de sortie pour ces femmes, la réalité est plus sombre. Le contrôle sur la victime est un aspect fondamental pour que la violence conjugale puisse se poursuivre. Isolement, violence psychologique, chantage, etc. Le cercle vicieux de la violence conjugale est nourri par un besoin maladif de contrôler sa victime, de profiter d’une partenaire sans défense que l’on peut martyriser sans conséquence dans un sentiment de toute-puissance euphorisant pour le conjoint violent.

C’est souvent lorsque ce dernier sent une perte de contrôle envers sa victime qu’il accentue la violence et c’est précisément ce qui arrive actuellement avec le déconfinement. Le travail reprend, l’école des enfants aussi. Les sorties sont de nouveaux permises et avec elles, les invitations et les perches tendues pour aider la victime. Devant un tel risque, plusieurs préféreront prendre le contrôle ultime sur leur victime en leur enlevant la vie, dernier geste vicieux et violent, retirant tout espoir de vivre une vie hors de leur contrôle, marquant les derniers moments de leur victime et infligeant une douleur impossible à guérir pour les proches de la victime, qui n’avait rien fait pour mériter tel sort.

Il faut arrêter de se voiler la face.

J’écris ces lignes et j’admets être émotif en les écrivant. En tant que futur papa d’une petite fille, de savoir que de telles atrocités existent, que des bêtes se prétendant hommes infligent les pires sévices à leur conjointe m’inquiète, me répugne. Les organismes sont débordés, le financement manque, mais la solution n’est pas seulement d’augmenter le financement, de traiter, si je peux me permettre, les victimes. Il faut absolument prévenir, réduire le nombre de victimes. Il est intolérable dans notre société qui aime se dire égalitaire, de voir nos femmes, nos filles, nos mères et nos sœurs perdre la vie dans un élan de barbarisme que l’on refuse trop souvent d’imaginer.

Il est plus que temps de refuser d’imaginer ces élans. Il est même temps de se forcer à regarder la réalité en face. L’heure est venue de faire du respect de la liberté, l’autonomie et l’intégrité physique de nos partenaires une priorité. Il faut prendre nos responsabilités collectivement, mais aussi individuellement. Dénoncer les gestes que l’on rencontre, aider et écouter celles qui le demandent. Du côté de l’État, il est plus que temps de mettre les ressources en place le temps de réussir à faire diminuer ce fléau, plus que temps de sévir envers les conjoints violents et de faire de la protection des victimes, et non pas la réinsertion potentielle du criminel, la priorité. L’État et la justice, particulièrement lorsque les victimes sont en grande majorité sans défense, se doivent d’agir tel un rempart devant ces agressions indignes de notre société.

Nous avons un rôle à jouer en tant qu’homme. Loin d’être de nous autoflageller, c’est un rôle noble que nous avons. Celui de former une génération d’hommes moins violents, en mesure de mieux identifier leurs émotions et les contrôler. Celui de protéger les femmes que nous aimons, mais aussi toutes les femmes de notre société. N’est-ce pas là le plus beau geste, le geste le plus viril que celui de protéger les femmes de notre vie contre des lâches sans scrupules? J’en appelle à mes amis, mes frères. Les gars, c’est le temps de protéger nos femmes, c’est le temps d’en parler, c’est le temps d’agir.

Sources :

https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/2021-03-23/les-femmes-valent-plus-que-du-beton.php
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1774805/cinq-feminicides-morts-previsibles-maisons
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1778820/meurtres-femmes-violence-conjugale-canada-augmentation
https://www.tvanouvelles.ca/2021/03/23/battue-a-mort--par-son-conjoint-la-femme-de-lasalle-a-succombe-a-ses-blessures

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