Où se cache l’indépendance?

Dernière modification le 11 October 2021 à 02h52
Photo Samuel Lamarche.

Le milieu indépendantiste est le premier à le dire, une certaine incompréhension frappe les militants et les dirigeants. Après presque 20 ans de dormance, le mouvement nationaliste semble bel et bien de retour. Les conflits avec le Canada et les bras de fer entourant les compétences et le droit des Québécois à pouvoir prendre leurs propres décisions sont omniprésents. Pourtant, personne ne semble même capable d’articuler, de concevoir une autre réalité, un autre système politique que le fédéralisme centralisateur canadien.

L’incompréhension mais aussi la frustration est palpable dans le milieu. Les chiffres entourant l’indépendance sont bons, très bons même. 40% pour le Oui après la répartition des indécis malgré 25 ans de défaitisme, d’autoflagellation et de silence. On devrait donc se réjouir, l’indépendance demeure actuelle, une force politique majeure! Le hic, c’est que ce 40% est silencieux, ce 40% voterait Oui à un éventuel référendum, mais ne cherche pas activement à causer ce référendum.

Pire encore, pour la vaste majorité de ce 40%, l’indépendance n’est pas une priorité. Imaginez alors le portrait pour le 60% restant. C’est donc une situation complexe pour les dirigeants du mouvement indépendantiste, car ils sont techniquement assis sur un réservoir politique immense, prêt à entrer en éruption dès que les conditions seront réunies, mais que faire en attendant? Québec Solidaire semble avoir établi comme stratégie d’être pertinent sur l’axe politique classique gauche-droite, un axe historiquement absent dans un Québec se questionnant sur son avenir, sur sa place dans le monde.

Le Parti Québécois, après avoir tenté d’éviter la question pendant pratiquement 20 ans, s’est décidé à faire un virage complet et redevenir un parti résolument indépendantiste. L’axe gauche-droite n’étant aucunement profitable pour le PQ, il doit donc recentrer la joute sur la question nationale, l’axe historique de la politique au Québec. Or, la CAQ semble être capable de faire un tour de magie franchement nouveau dans la politique québécoise : parler de nationalisme tout en conservant le Québec dans un axe politique gauche-droite. Ce tour de magie, s’il est réellement durable, ou simplement l’effet d’une situation politique exceptionnelle est la cause de la domination caquiste.

Les partis historiques sont largués.

Si le Parti Québécois est dans une situation déplorable avec un chef qui ne semble pas susciter les passions, le Parti Libéral ne fait pas vraiment mieux. Le nombre de membres est bas, le vote des francophones est catastrophique et la crédibilité du parti fait que ses interventions en chambre, ses critiques parfois légitimes, se retournent constamment contre lui-même. Impossible pour le PLQ de critiquer la CAQ en santé, en éducation ou sur les CPE alors qu’ils sont les principaux artisans du système et des problèmes l’accompagnant. Dominique Anglade aura bien tenté un virage nationaliste, notamment en se positionnant plus concrètement sur la langue française, mais les électeurs semblent trouver que la recette originale (la CAQ) est meilleure que la nouvelle mouture du PLQ.

Québec Solidaire, seule opposition?

On voit de plus en plus Gabriel Nadeau-Dubois et QS se déclarer la seule opposition à la CAQ. Si l’expression est un peu risible considérant la domination de la CAQ et la faible députation solidaire, elle souligne tout de même la stratégie des solidaires. En se présentant comme l’alternative à la gouvernance caquiste qu’ils qualifient de droite, QS veut incarner la gauche québécoise. Un bémol important surgit toutefois, QS s’est clairement composé d’une gauche rejetant le nationalisme québécois. Une stratégie qui pourrait atteindre ses limites rapidement considérant l’importance historique du nationalisme au Québec et les réflexes de survie du Québec entourant son identité. J’ai du mal à voir QS autrement qu’en tant qu’opposition contrôlée que la CAQ s’amusera à mettre de l’avant comme son véritable adversaire pour rallier les nationalistes. Une sorte d’épouvantail remplaçant la fameuse cage à homard de Philippe Couillard.

Le PCQ, symptôme de ce changement de cap?

Est-ce que le PCQ d’Éric Duhaime sera une force politique durable ou un feu de paille? Difficile à dire, car les dons et les membres affluent. Le PCQ semble avoir trouvé sa clientèle et avoir attiré des gens qui ne votaient pas auparavant. Je ne me ferai pas d’amis, mais je crois que le PCQ à sa pertinence. Je préfère quand les gens ont un parti politique pour exprimer leurs opinions et leurs frustrations de manière démocratique. Cela force les gens à discuter, confronter leurs idées à la réalité et aux débats et permet de réduire le sentiment d’impuissance et de ne pas être écouté par la société. Des frustrations et des émotions puissantes et pouvant être très dangereuses. Il n’empêche que le PCQ n’aurait jamais pu exister au 20e siècle. La question nationale n’étant même pas une partie de son discours, le PCQ est résolument un parti de droite qui n’a aucune chance de survie dans un autre paradigme politique ou l’axe gauche-droite n’est pas dominant.

Que faire chez les indépendantistes?

Je crois qu’il est temps pour les indépendantistes de réaliser qu’il n’y a aucun avenir pour l’indépendance en étant aussi divisé. Toutefois, le problème demeure entier. Une certaine branche de l’indépendantisme voit l’indépendance comme un projet de société en soi. Faisons les fondations et nous discuterons de la peinture ensuite. Assurons-nous simplement d’offrir une vision de la société démocratique avec des institutions solides et fiables. Offrons un cadre plus large que ce le Canada nous propose. Certaines personnes préfèrent mettre des conditions à l’indépendance. Le pays? Oui, mais seulement s’il est de gauche, seulement s’il réduit mes impôts, seulement s’il est vert, etc.

D’autres attendent tout simplement un miracle, que François Legault fasse l’indépendance alors qu’il dit ouvertement qu’il ne considère aucunement cette option, qu’il n’ose même pas en parler. La confiance du mouvement indépendantiste envers ses leaders et ses institutions est si faible qu’il se retrouve à ne plus y croire, à remettre le projet à plus tard.

Il faudra un électrochoc, je ne crois pas qu’il puisse venir du mouvement indépendantiste, je crois qu’il faudra une force externe pour relancer le mouvement, comme Meech avait relancé le PQ et l’indépendance dans les années 90. Les signaux sont là, les passes sur la palette d’Ottawa au mouvement souverainiste sont constantes, mais aucun joueur ne semble en mesure de concrétiser sur ces opportunités.

Il faudra trouver une façon de rendre l’indépendance une priorité à nouveau chez beaucoup de ces 40% de votant du Oui, ce sera long et pénible. Comment faire? En ciblant des micros-enjeux touchant ces gens? En proposant un projet de société? En faisant le procès du Canada? L’avenir nous le dira, mais laissez-moi vous dire que par moment, être indépendantiste relève du fardeau plus que d’autre chose.

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Photo Samuel Lamarche.

Le milieu indépendantiste est le premier à le dire, une certaine incompréhension frappe les militants et les dirigeants. Après presque 20 ans de dormance, le mouvement nationaliste semble bel et bien de retour. Les conflits avec le Canada et les bras de fer entourant les compétences et le droit des Québécois à pouvoir prendre leurs propres décisions sont omniprésents. Pourtant, personne ne semble même capable d’articuler, de concevoir une autre réalité, un autre système politique que le fédéralisme centralisateur canadien.

L’incompréhension mais aussi la frustration est palpable dans le milieu. Les chiffres entourant l’indépendance sont bons, très bons même. 40% pour le Oui après la répartition des indécis malgré 25 ans de défaitisme, d’autoflagellation et de silence. On devrait donc se réjouir, l’indépendance demeure actuelle, une force politique majeure! Le hic, c’est que ce 40% est silencieux, ce 40% voterait Oui à un éventuel référendum, mais ne cherche pas activement à causer ce référendum.

Pire encore, pour la vaste majorité de ce 40%, l’indépendance n’est pas une priorité. Imaginez alors le portrait pour le 60% restant. C’est donc une situation complexe pour les dirigeants du mouvement indépendantiste, car ils sont techniquement assis sur un réservoir politique immense, prêt à entrer en éruption dès que les conditions seront réunies, mais que faire en attendant? Québec Solidaire semble avoir établi comme stratégie d’être pertinent sur l’axe politique classique gauche-droite, un axe historiquement absent dans un Québec se questionnant sur son avenir, sur sa place dans le monde.

Le Parti Québécois, après avoir tenté d’éviter la question pendant pratiquement 20 ans, s’est décidé à faire un virage complet et redevenir un parti résolument indépendantiste. L’axe gauche-droite n’étant aucunement profitable pour le PQ, il doit donc recentrer la joute sur la question nationale, l’axe historique de la politique au Québec. Or, la CAQ semble être capable de faire un tour de magie franchement nouveau dans la politique québécoise : parler de nationalisme tout en conservant le Québec dans un axe politique gauche-droite. Ce tour de magie, s’il est réellement durable, ou simplement l’effet d’une situation politique exceptionnelle est la cause de la domination caquiste.

Les partis historiques sont largués.

Si le Parti Québécois est dans une situation déplorable avec un chef qui ne semble pas susciter les passions, le Parti Libéral ne fait pas vraiment mieux. Le nombre de membres est bas, le vote des francophones est catastrophique et la crédibilité du parti fait que ses interventions en chambre, ses critiques parfois légitimes, se retournent constamment contre lui-même. Impossible pour le PLQ de critiquer la CAQ en santé, en éducation ou sur les CPE alors qu’ils sont les principaux artisans du système et des problèmes l’accompagnant. Dominique Anglade aura bien tenté un virage nationaliste, notamment en se positionnant plus concrètement sur la langue française, mais les électeurs semblent trouver que la recette originale (la CAQ) est meilleure que la nouvelle mouture du PLQ.

Québec Solidaire, seule opposition?

On voit de plus en plus Gabriel Nadeau-Dubois et QS se déclarer la seule opposition à la CAQ. Si l’expression est un peu risible considérant la domination de la CAQ et la faible députation solidaire, elle souligne tout de même la stratégie des solidaires. En se présentant comme l’alternative à la gouvernance caquiste qu’ils qualifient de droite, QS veut incarner la gauche québécoise. Un bémol important surgit toutefois, QS s’est clairement composé d’une gauche rejetant le nationalisme québécois. Une stratégie qui pourrait atteindre ses limites rapidement considérant l’importance historique du nationalisme au Québec et les réflexes de survie du Québec entourant son identité. J’ai du mal à voir QS autrement qu’en tant qu’opposition contrôlée que la CAQ s’amusera à mettre de l’avant comme son véritable adversaire pour rallier les nationalistes. Une sorte d’épouvantail remplaçant la fameuse cage à homard de Philippe Couillard.

Le PCQ, symptôme de ce changement de cap?

Est-ce que le PCQ d’Éric Duhaime sera une force politique durable ou un feu de paille? Difficile à dire, car les dons et les membres affluent. Le PCQ semble avoir trouvé sa clientèle et avoir attiré des gens qui ne votaient pas auparavant. Je ne me ferai pas d’amis, mais je crois que le PCQ à sa pertinence. Je préfère quand les gens ont un parti politique pour exprimer leurs opinions et leurs frustrations de manière démocratique. Cela force les gens à discuter, confronter leurs idées à la réalité et aux débats et permet de réduire le sentiment d’impuissance et de ne pas être écouté par la société. Des frustrations et des émotions puissantes et pouvant être très dangereuses. Il n’empêche que le PCQ n’aurait jamais pu exister au 20e siècle. La question nationale n’étant même pas une partie de son discours, le PCQ est résolument un parti de droite qui n’a aucune chance de survie dans un autre paradigme politique ou l’axe gauche-droite n’est pas dominant.

Que faire chez les indépendantistes?

Je crois qu’il est temps pour les indépendantistes de réaliser qu’il n’y a aucun avenir pour l’indépendance en étant aussi divisé. Toutefois, le problème demeure entier. Une certaine branche de l’indépendantisme voit l’indépendance comme un projet de société en soi. Faisons les fondations et nous discuterons de la peinture ensuite. Assurons-nous simplement d’offrir une vision de la société démocratique avec des institutions solides et fiables. Offrons un cadre plus large que ce le Canada nous propose. Certaines personnes préfèrent mettre des conditions à l’indépendance. Le pays? Oui, mais seulement s’il est de gauche, seulement s’il réduit mes impôts, seulement s’il est vert, etc.

D’autres attendent tout simplement un miracle, que François Legault fasse l’indépendance alors qu’il dit ouvertement qu’il ne considère aucunement cette option, qu’il n’ose même pas en parler. La confiance du mouvement indépendantiste envers ses leaders et ses institutions est si faible qu’il se retrouve à ne plus y croire, à remettre le projet à plus tard.

Il faudra un électrochoc, je ne crois pas qu’il puisse venir du mouvement indépendantiste, je crois qu’il faudra une force externe pour relancer le mouvement, comme Meech avait relancé le PQ et l’indépendance dans les années 90. Les signaux sont là, les passes sur la palette d’Ottawa au mouvement souverainiste sont constantes, mais aucun joueur ne semble en mesure de concrétiser sur ces opportunités.

Il faudra trouver une façon de rendre l’indépendance une priorité à nouveau chez beaucoup de ces 40% de votant du Oui, ce sera long et pénible. Comment faire? En ciblant des micros-enjeux touchant ces gens? En proposant un projet de société? En faisant le procès du Canada? L’avenir nous le dira, mais laissez-moi vous dire que par moment, être indépendantiste relève du fardeau plus que d’autre chose.

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