Quand la carte de crédit est pleine

Dernière modification le 15 October 2021 à 10h19
Photo Samuel Lamarche.

On entend souvent les gens dire qu’on met les dépenses sur la carte de crédit lorsqu’un gouvernement fait un déficit. Cette analogie simple et simpliste s’est montrée tenace dans l’imaginaire collectif, au point de devenir une force majeure dans la gestion de l’État québécois des 30 dernières années.

Le mythique déficit zéro, le saint graal de la politique québécoise depuis le passage de Lucien Bouchard, une condition mise de l’avant par ce dernier avant l’indépendance. Fin stratège, il est aller dire ça publiquement juste après avoir passé à deux cheveux de réussir. Le fédéral ne s’est pas fait prier pour entreprendre une cure minceur de ses dépenses en diminuant, notamment, ses transferts fédéraux en santé, condamnant Lucien Bouchard à devoir couper partout pour atteindre son objectif qu’il s’était lui-même fixé. L’art de se peinturer dans le coin ou de se passer la corde au cou, c’est selon.

Il n’empêche que Lucien Bouchard avait mis le doigt sur un problème au Québec, le gouvernement semblait incapable de faire un budget respectant ses moyens. Les déficits étaient récurrents et structurels, ils n’étaient pas simplement le résultat d’une crise économique comme le déficit actuel au Québec.

Deux solutions s’offraient à monsieur Bouchard : couper dans les dépenses ou hausser les revenus. L’histoire démontre qu’il a décidé, et ses successeurs avec lui, de couper dans les dépenses.

Couper dans les dépenses, mais encore?

La question qui doit immédiatement suivre est la suivante : on coupe dans quoi? Quel ministère doit subir des coupures? Ça devient rapidement problématique, car les deux gros postes de dépenses sont la santé et l’éducation. N’importe qui me connaissant sait déjà que je serai le dernier à couper en santé et en éducation en première ligne.
Si vous m’arrivez avec un plan décentralisant les deux monstres bureaucratiques, permettant des économies par attritions de fonctionnaires plus ou moins utiles, je suis preneur, mais de couper dans les salaires des préposés, enseignants, infirmières, etc. J’ai toujours trouvé que c’était d’une bêtise sans nom. Malheureusement, c’est là que le Québec a coupé trop souvent.

Malgré tout, on ne peut pas couper suffisamment juste dans ces deux postes de dépenses, sinon le système deviendrait trop fragile, il faut répartir nos coupures. Pourquoi pas en transport? Réduisons les rénovations de nos ponts et de nos routes, on sauvera bien quelques millions voire un milliard. Coupons aussi dans l’aide sociale, les prêts et bourses et ce genre de chose.

Mission accomplie, le déficit est chose du passé. On fait quoi maintenant?

  • On investit en santé et en éducation.
  • Attend quoi? On ne vient pas juste de couper dans ça?

L’art de pelleter par en avant.

Vous en conviendrez, je viens de faire une simplification assez comique de la gestion budgétaire du Québec des dernières années. N’empêche qu’il y a du vrai dans ce que je viens de dire. Les gouvernement Bouchard, Charest, Marois et surtout le gouvernement Couillard ont retiré de l’argent du système publique pour un gain à court termes, sans penser aux effets à long termes. Ils ont mis le déficit structurel du Québec sur les citoyens, sur les travailleurs de l’État. Ils ont sous-investi pour ne pas être dans le rouge, mais en faisant cela, les problèmes, les besoins se sont accrus.

Des routes et des ponts qui auraient coûtés quelques millions en entretiens réguliers coûteront plusieurs dizaines voire centaines de millions, car ils se sont trop dégradés et sont maintenant dangereux. Le viaduc de la concorde est un bon exemple du coût réel de diminuer l’entretien pour sauver quelques dollars. Ce sont des économies de bout de chandelles!

Des écoles qui auraient eu besoin de financement pour des rénovations sont désormais dans un état si lamentable qu’on doit en construire une nouvelle pour 20 millions de dollars. En ne voulant pas augmenter les salaires des éducatrices à l’enfance dans les CPE, le Québec à désormais un déficit approchant les 60 000 places. 60 000 familles, souvent des femmes, qui ne peuvent retourner au travail à temps plein, un coût énorme pour ces familles, mais aussi pour le Québec tant d’un point de vue fiscal que d’un point de vue économique.

Les infirmières, anciennement un domaine contingenté, sont désormais en pénurie majeure. Les préposés, techniciens et techniciennes manquent tellement que des départements cruciaux doivent fermer, entraînant des ruptures de services pour les citoyens. Ruptures de services qui peuvent être dangereuse et même fatales.

On paie toujours plus cher quand on remet à plus tard.

Comme avec une carte de crédit, ces investissements qui n’ont pas été fait, doivent désormais être fait. Toutefois, ils coûtent plus cher, car le personnel est à bout de souffle. Pire encore, une préposée, une infirmière n’est pas formée en 2 semaines. Il faut du temps, mais ce temps-là, nous ne l’avons pas. Nous devrons donc mettre les bouchées doubles pour attirer les gens dans ces domaines. Ces domaines, qui en raison de la pénurie, ont des conditions de travail peu enviable n’ont pas le même attrait. Un cercle vicieux.

Ce serait déjà un problème majeur, mais toutes ces pénuries surviennent dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre globale au Québec. Le gouvernement doit donc compétitionner avec le secteur privé, avec l’ensemble de la société civil pour dénicher ses employés. Il doit donc payer plus cher, offrir de meilleurs avantages et conditions de travail et vient nuire à l’économie en prenant des ressources déjà rares et précieuses pour les ramener dans son giron.

Une tempête parfaite, mais une tempête annoncée, car le vieillissement de la population, en grande partie responsable pour la hausse des besoins en santé, pour la pénurie de main-d’œuvre et pour la hausse globale des coûts du gouvernement envers les citoyens est connue depuis 50 ans. Nous savons depuis longtemps que le Québec à un problème démographique, que les baby-boomers vont nous quitter et que nous n’avons pas suffisamment fait d’enfants pour les remplacer.

Pourtant, en sachant cela, nous avons coupé dans la santé, coupé dans les CHSLD, sous-investi dans les soins à domiciles, laissé partir à la retraite du personnel de première ligne sans s’assurer d’avoir une relève suffisante, bref nous avons agi comme si l’avenir, c’était le prochain mandat. Nos dirigeants ont agi comme si leur seul travail était d’être réélu et non pas de gouverner. Nous en payons tous le prix collectivement et ça ne fait que commencer.

Partager l'article

Abonnement à l'infolettre

Pour ne rien manquer de la part de notre équipe de la rédaction. Inscrivez-vous à notre infolettre.

Quand la carte de crédit est pleine

Dernière modification le 15 October 2021 à 10h19
Photo Samuel Lamarche.

On entend souvent les gens dire qu’on met les dépenses sur la carte de crédit lorsqu’un gouvernement fait un déficit. Cette analogie simple et simpliste s’est montrée tenace dans l’imaginaire collectif, au point de devenir une force majeure dans la gestion de l’État québécois des 30 dernières années.

Le mythique déficit zéro, le saint graal de la politique québécoise depuis le passage de Lucien Bouchard, une condition mise de l’avant par ce dernier avant l’indépendance. Fin stratège, il est aller dire ça publiquement juste après avoir passé à deux cheveux de réussir. Le fédéral ne s’est pas fait prier pour entreprendre une cure minceur de ses dépenses en diminuant, notamment, ses transferts fédéraux en santé, condamnant Lucien Bouchard à devoir couper partout pour atteindre son objectif qu’il s’était lui-même fixé. L’art de se peinturer dans le coin ou de se passer la corde au cou, c’est selon.

Il n’empêche que Lucien Bouchard avait mis le doigt sur un problème au Québec, le gouvernement semblait incapable de faire un budget respectant ses moyens. Les déficits étaient récurrents et structurels, ils n’étaient pas simplement le résultat d’une crise économique comme le déficit actuel au Québec.

Deux solutions s’offraient à monsieur Bouchard : couper dans les dépenses ou hausser les revenus. L’histoire démontre qu’il a décidé, et ses successeurs avec lui, de couper dans les dépenses.

Couper dans les dépenses, mais encore?

La question qui doit immédiatement suivre est la suivante : on coupe dans quoi? Quel ministère doit subir des coupures? Ça devient rapidement problématique, car les deux gros postes de dépenses sont la santé et l’éducation. N’importe qui me connaissant sait déjà que je serai le dernier à couper en santé et en éducation en première ligne.
Si vous m’arrivez avec un plan décentralisant les deux monstres bureaucratiques, permettant des économies par attritions de fonctionnaires plus ou moins utiles, je suis preneur, mais de couper dans les salaires des préposés, enseignants, infirmières, etc. J’ai toujours trouvé que c’était d’une bêtise sans nom. Malheureusement, c’est là que le Québec a coupé trop souvent.

Malgré tout, on ne peut pas couper suffisamment juste dans ces deux postes de dépenses, sinon le système deviendrait trop fragile, il faut répartir nos coupures. Pourquoi pas en transport? Réduisons les rénovations de nos ponts et de nos routes, on sauvera bien quelques millions voire un milliard. Coupons aussi dans l’aide sociale, les prêts et bourses et ce genre de chose.

Mission accomplie, le déficit est chose du passé. On fait quoi maintenant?

  • On investit en santé et en éducation.
  • Attend quoi? On ne vient pas juste de couper dans ça?

L’art de pelleter par en avant.

Vous en conviendrez, je viens de faire une simplification assez comique de la gestion budgétaire du Québec des dernières années. N’empêche qu’il y a du vrai dans ce que je viens de dire. Les gouvernement Bouchard, Charest, Marois et surtout le gouvernement Couillard ont retiré de l’argent du système publique pour un gain à court termes, sans penser aux effets à long termes. Ils ont mis le déficit structurel du Québec sur les citoyens, sur les travailleurs de l’État. Ils ont sous-investi pour ne pas être dans le rouge, mais en faisant cela, les problèmes, les besoins se sont accrus.

Des routes et des ponts qui auraient coûtés quelques millions en entretiens réguliers coûteront plusieurs dizaines voire centaines de millions, car ils se sont trop dégradés et sont maintenant dangereux. Le viaduc de la concorde est un bon exemple du coût réel de diminuer l’entretien pour sauver quelques dollars. Ce sont des économies de bout de chandelles!

Des écoles qui auraient eu besoin de financement pour des rénovations sont désormais dans un état si lamentable qu’on doit en construire une nouvelle pour 20 millions de dollars. En ne voulant pas augmenter les salaires des éducatrices à l’enfance dans les CPE, le Québec à désormais un déficit approchant les 60 000 places. 60 000 familles, souvent des femmes, qui ne peuvent retourner au travail à temps plein, un coût énorme pour ces familles, mais aussi pour le Québec tant d’un point de vue fiscal que d’un point de vue économique.

Les infirmières, anciennement un domaine contingenté, sont désormais en pénurie majeure. Les préposés, techniciens et techniciennes manquent tellement que des départements cruciaux doivent fermer, entraînant des ruptures de services pour les citoyens. Ruptures de services qui peuvent être dangereuse et même fatales.

On paie toujours plus cher quand on remet à plus tard.

Comme avec une carte de crédit, ces investissements qui n’ont pas été fait, doivent désormais être fait. Toutefois, ils coûtent plus cher, car le personnel est à bout de souffle. Pire encore, une préposée, une infirmière n’est pas formée en 2 semaines. Il faut du temps, mais ce temps-là, nous ne l’avons pas. Nous devrons donc mettre les bouchées doubles pour attirer les gens dans ces domaines. Ces domaines, qui en raison de la pénurie, ont des conditions de travail peu enviable n’ont pas le même attrait. Un cercle vicieux.

Ce serait déjà un problème majeur, mais toutes ces pénuries surviennent dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre globale au Québec. Le gouvernement doit donc compétitionner avec le secteur privé, avec l’ensemble de la société civil pour dénicher ses employés. Il doit donc payer plus cher, offrir de meilleurs avantages et conditions de travail et vient nuire à l’économie en prenant des ressources déjà rares et précieuses pour les ramener dans son giron.

Une tempête parfaite, mais une tempête annoncée, car le vieillissement de la population, en grande partie responsable pour la hausse des besoins en santé, pour la pénurie de main-d’œuvre et pour la hausse globale des coûts du gouvernement envers les citoyens est connue depuis 50 ans. Nous savons depuis longtemps que le Québec à un problème démographique, que les baby-boomers vont nous quitter et que nous n’avons pas suffisamment fait d’enfants pour les remplacer.

Pourtant, en sachant cela, nous avons coupé dans la santé, coupé dans les CHSLD, sous-investi dans les soins à domiciles, laissé partir à la retraite du personnel de première ligne sans s’assurer d’avoir une relève suffisante, bref nous avons agi comme si l’avenir, c’était le prochain mandat. Nos dirigeants ont agi comme si leur seul travail était d’être réélu et non pas de gouverner. Nous en payons tous le prix collectivement et ça ne fait que commencer.

Partager l'article

Abonnement à l'infolettre

Pour ne rien manquer de la part de notre équipe de la rédaction. Inscrivez-vous à notre infolettre.