Le vrai monde

Dernière modification le 3 February 2022 à 08h27
Photo Samuel Lamarche.

Le récent convoi à Ottawa et un peu partout au Canada, la réaction prévisible, mais décevante des médias et des intellectuels permet de remettre de l’avant un conflit toujours plus présent.

Alors que nos médias, intellectuels et dirigeants tentent quotidiennement d’établir la ligne de front sur des questions identitaires : couleur de peau, sexe, identité sexuelle, religion et bien plus encore, la bonne vieille lutte des classes semble ne pas vouloir mourir. Toutefois, la lutte semble avoir quelque peu changé. Si l’on prend la définition la plus connue, la lutte des classes est la lutte entre prolétaires (producteur) et les bourgeois (propriétaires).

Cependant, cette définition semble s’être essoufflée. Plusieurs personnes cadrant dans le camp des prolétaires sont devenues une sorte de nouvelle bourgeoisie. Éduqués, ces petits bourgeois n’ont aucun sentiment d’appartenance avec la classe ouvrière. Une classe qu’on appelle dans le jargon : la classe managériale, ou encore des cols blancs. (Fonctionnaires, ressources humaines, etc.)

L’économie s’étant transformée graduellement en économie de service, une fracture semble être apparue. D’un côté, les travailleurs de l’économie productrice de biens, de l’autre, les travailleurs fournissant des services. Évidemment, cette distinction est plus nuancée : salaire, éducation, urbain vs régionaux, etc.

Je suis presque certain qu’en lisant ça, vous savez exactement de quoi je parle. Nous avons tous des membres de notre famille correspondants à ces deux classes. Un oncle dans la construction tanné de payer autant en taxes et des régulations, un cousin camionneur qui fait des blagues de mononcles, une vieille tante qui utilise encore des mots mis à l’index…

Des personnes semblant complètement imperméables aux changements des dernières années, un groupe qui semble avoir été abandonné sur le bord de l’autoroute du progrès. Est-ce vraiment le cas? Est-ce que ce groupe que nos médias et nos dirigeants aime à qualifier de minoritaire et de marginal l’est véritablement? J’imagine que la réponse dépend du pays, mais lorsqu’on voit la hausse rapide de la droite et du conservatisme un peu partout en occident, des mouvements altermondialistes et prônant une réduction de l’immigration, il semblerait que nos élites ont sous-estimé l’ampleur de cette frange de la population. Non seulement cela, mais le populisme semble vouloir devenir un courant politique dominant au même moment ou le pouvoir et l’influence des sources traditionnelles d’informations sont mis à mal.

La déconnexion entre les progressistes et le peuple.

Je crois qu’il ne faut pas un doctorat en sciences politiques pour voir que le peuple que les progressistes prétendent défendre et représenter est une caricature et n’existe pas vraiment. Du moins, s’il existe, il est fortement minoritaire en comparaison avec une classe populaire n’ayant strictement aucun intérêt pour les questions à la mode sur le sexe des anges.

Alors que la classe populaire s’est principalement toujours concentrée sur des questions économiques, le mouvement progressiste a bifurqué sur le plan social radicalement. En fait, j’irais même jusqu’à dire que le changement de cap des progressistes a causé une conscientisation des enjeux sociaux pour la classe populaire. Les questions d’intégration, d’immigration, de la langue et de la laïcité n’ont jamais été autant d’actualité chez les travailleurs.

Or, ces questions se traduisent généralement par un malaise, une crainte et une inquiétude. Ces sentiments, parfaitement valides et raisonnables ont été diabolisés par ce qu’on pourrait nommer l’élite politico-médiatique. Pendant que la majorité de la classe ouvrière s’inquiète que ses enfants ne parlent pas français, que leur nation ne leur appartienne plus en raison d’un multiculturalisme délirant, la gauche et les progressistes tentent d’enfoncer le concept de racisme systémique au Québec, discutent de non-binarité, parle d’accueillir toujours plus de nouveaux arrivants sans aucune forme d’intégration ou d’assimilation, mot désormais tabou.

La France. Le Québec de demain?

Si j’utilise la France pour cette comparaison, c’est que nous avons des valeurs communes et une langue commune. Évidemment, notre héritage politique est différent, mais certaines ressemblances sont présentes, notamment l’importance de la souveraineté et l’indépendance de la France qui ressemble beaucoup au nationalisme québécois.
Fait intéressant, la France semble avoir environ 10 à 20 ans d’avance sur le cycle politique et social du Québec. À des fins de comparaison sur l’ascension d’un homme politique, je prendrai Jean-Marie Le Pen et Éric Duhaime. 20 ans très exactement séparent l’ascension des deux hommes.

En 2002, Le Pen, causant la surprise la plus totale et la consternation passe au 2e tour. Il récolte alors 16.86% et quelque 200 000 voix de plus que son adversaire socialiste censé avoir son billet vers le 2e tour contre Jacques Chirac.
L’élite est choquée, consternée. Chirac utilise même son discours de la victoire au premier tour pour dénoncer vivement ce vote inqualifiable, allant à l’encontre des valeurs de la république. Une fracture claire est apparue. Devant un barrage médiatique unanime, une dénonciation d’un vote « dégoûtant et révoltant » Le Pen s’incline au 2e tour dans un massacre. Il n’obtient que 17.79% des voix contre les 82.21% de Chirac.

Le mal était fait néanmoins. L’élite française venait de disqualifier près de 18% des Français comme des édentés, des minables. Elle venait de semer une graine qui allait prendre un moment à germer.

Germer elle fera, car en 2017, la fille de Jean-Marie : Marine, accède au second tour avec 21.30%. Elle fracasse déjà la marque de son père, mais elle ne s’arrête pas là, malgré une performance médiocre au débat contre Macron, Le Pen récolte 33.90% des voix. C’est presque 2 fois plus de votes en proportion.

Or, la tendance ne s’est pas arrêtée là, les sondages de 2022 montrent un mouvement majeur vers la droite en France. Outre Macron étant à environ 22% à l’heure actuelle, tous ses opposants ayant une chance de franchir le premier tour sont de droite ou de la droite dure. Pécresse, Le Pen et Zemmour sont tous à environ 15%. Dépendant des sondages, vous avez entre 45 à 50% des Français se disant prêts à voter pour un candidat de droite ou de droite dure.

Je ne sais pas si vous réalisez à quel point la hausse est fulgurante malgré un barrage médiatique incessant, un mépris total envers la classe ouvrière et ses inquiétudes et une élite politique se permettant des jugements de valeur de plus en plus fréquents ainsi qu’une soumission quasi totale aux Américains et à l’Union européenne. Un spectacle particulièrement humiliant pour bien des Français encore attachés à l’héritage de Charles de Gaulle.

Si j’explique tout ça, c’est pour mettre en contexte la hausse fulgurante du PCQ et de Duhaime. De parti marginal, il compte désormais 50 000 membres et est deuxième au chapitre du financement. Bien entendu que je ne crois pas que le PCQ remportera l’élection, je suis même sceptique sur sa capacité à remporter un siège considérant les ressources qui seront déployées pour éviter une telle chose, mais il ne faudrait pas être surpris que cette hausse, que cette fracture entre les élites du Québec et une grande partie de sa population ne se répare pas. Le système québécois, le modèle québécois qui était le consensus politique et économique depuis 70 ans est désormais contesté.

Une fois cette boîte ouverte, bien malin celui qui pourra fermer le couvercle sur la marmite. La Révolution tranquille était le fruit d’un tel mouvement de contestation, une grogne se développant sur plusieurs années, voire décennies. Il ne me semble pas impossible de voir cette fracture s’agrandir, cela me semble même probable. Les vaches sacrées du Québec seront remises en question, le contrat social sera de nouveau négocié et une nouvelle vision du Québec pourrait émerger d’ici quelques années. Il fut une époque où je croyais que cette vision, cette étincelle viendrait du mouvement indépendantiste, mais ce dernier semble complètement embourbé et incapable de véritablement présenter une vision différente du Québec.

À quoi bon faire un pays, si c’est pour continuer à faire la même chose, mais un peu mieux? Les gens veulent un changement de fond, ils veulent vivre leur propre révolution tranquille, leur projet de société qu’ils pourront porter. Ils veulent pouvoir modeler le Québec à leur image comme leurs ancêtres ont pu le faire.

Qu’on ne se fasse pas d’illusion, les manifestations comme celle d’Ottawa ne sont pas simplement contre les mesures sanitaires. C’est un mouvement de contestation de la classe ouvrière et populaire envers ses dirigeants et ses élites. Ce n’est qu’un début et il se pourrait que l’ère de la stabilité politique au Québec et au Canada soit révolue.

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Le récent convoi à Ottawa et un peu partout au Canada, la réaction prévisible, mais décevante des médias et des intellectuels permet de remettre de l’avant un conflit toujours plus présent.

Alors que nos médias, intellectuels et dirigeants tentent quotidiennement d’établir la ligne de front sur des questions identitaires : couleur de peau, sexe, identité sexuelle, religion et bien plus encore, la bonne vieille lutte des classes semble ne pas vouloir mourir. Toutefois, la lutte semble avoir quelque peu changé. Si l’on prend la définition la plus connue, la lutte des classes est la lutte entre prolétaires (producteur) et les bourgeois (propriétaires).

Cependant, cette définition semble s’être essoufflée. Plusieurs personnes cadrant dans le camp des prolétaires sont devenues une sorte de nouvelle bourgeoisie. Éduqués, ces petits bourgeois n’ont aucun sentiment d’appartenance avec la classe ouvrière. Une classe qu’on appelle dans le jargon : la classe managériale, ou encore des cols blancs. (Fonctionnaires, ressources humaines, etc.)

L’économie s’étant transformée graduellement en économie de service, une fracture semble être apparue. D’un côté, les travailleurs de l’économie productrice de biens, de l’autre, les travailleurs fournissant des services. Évidemment, cette distinction est plus nuancée : salaire, éducation, urbain vs régionaux, etc.

Je suis presque certain qu’en lisant ça, vous savez exactement de quoi je parle. Nous avons tous des membres de notre famille correspondants à ces deux classes. Un oncle dans la construction tanné de payer autant en taxes et des régulations, un cousin camionneur qui fait des blagues de mononcles, une vieille tante qui utilise encore des mots mis à l’index…

Des personnes semblant complètement imperméables aux changements des dernières années, un groupe qui semble avoir été abandonné sur le bord de l’autoroute du progrès. Est-ce vraiment le cas? Est-ce que ce groupe que nos médias et nos dirigeants aime à qualifier de minoritaire et de marginal l’est véritablement? J’imagine que la réponse dépend du pays, mais lorsqu’on voit la hausse rapide de la droite et du conservatisme un peu partout en occident, des mouvements altermondialistes et prônant une réduction de l’immigration, il semblerait que nos élites ont sous-estimé l’ampleur de cette frange de la population. Non seulement cela, mais le populisme semble vouloir devenir un courant politique dominant au même moment ou le pouvoir et l’influence des sources traditionnelles d’informations sont mis à mal.

La déconnexion entre les progressistes et le peuple.

Je crois qu’il ne faut pas un doctorat en sciences politiques pour voir que le peuple que les progressistes prétendent défendre et représenter est une caricature et n’existe pas vraiment. Du moins, s’il existe, il est fortement minoritaire en comparaison avec une classe populaire n’ayant strictement aucun intérêt pour les questions à la mode sur le sexe des anges.

Alors que la classe populaire s’est principalement toujours concentrée sur des questions économiques, le mouvement progressiste a bifurqué sur le plan social radicalement. En fait, j’irais même jusqu’à dire que le changement de cap des progressistes a causé une conscientisation des enjeux sociaux pour la classe populaire. Les questions d’intégration, d’immigration, de la langue et de la laïcité n’ont jamais été autant d’actualité chez les travailleurs.

Or, ces questions se traduisent généralement par un malaise, une crainte et une inquiétude. Ces sentiments, parfaitement valides et raisonnables ont été diabolisés par ce qu’on pourrait nommer l’élite politico-médiatique. Pendant que la majorité de la classe ouvrière s’inquiète que ses enfants ne parlent pas français, que leur nation ne leur appartienne plus en raison d’un multiculturalisme délirant, la gauche et les progressistes tentent d’enfoncer le concept de racisme systémique au Québec, discutent de non-binarité, parle d’accueillir toujours plus de nouveaux arrivants sans aucune forme d’intégration ou d’assimilation, mot désormais tabou.

La France. Le Québec de demain?

Si j’utilise la France pour cette comparaison, c’est que nous avons des valeurs communes et une langue commune. Évidemment, notre héritage politique est différent, mais certaines ressemblances sont présentes, notamment l’importance de la souveraineté et l’indépendance de la France qui ressemble beaucoup au nationalisme québécois.
Fait intéressant, la France semble avoir environ 10 à 20 ans d’avance sur le cycle politique et social du Québec. À des fins de comparaison sur l’ascension d’un homme politique, je prendrai Jean-Marie Le Pen et Éric Duhaime. 20 ans très exactement séparent l’ascension des deux hommes.

En 2002, Le Pen, causant la surprise la plus totale et la consternation passe au 2e tour. Il récolte alors 16.86% et quelque 200 000 voix de plus que son adversaire socialiste censé avoir son billet vers le 2e tour contre Jacques Chirac.
L’élite est choquée, consternée. Chirac utilise même son discours de la victoire au premier tour pour dénoncer vivement ce vote inqualifiable, allant à l’encontre des valeurs de la république. Une fracture claire est apparue. Devant un barrage médiatique unanime, une dénonciation d’un vote « dégoûtant et révoltant » Le Pen s’incline au 2e tour dans un massacre. Il n’obtient que 17.79% des voix contre les 82.21% de Chirac.

Le mal était fait néanmoins. L’élite française venait de disqualifier près de 18% des Français comme des édentés, des minables. Elle venait de semer une graine qui allait prendre un moment à germer.

Germer elle fera, car en 2017, la fille de Jean-Marie : Marine, accède au second tour avec 21.30%. Elle fracasse déjà la marque de son père, mais elle ne s’arrête pas là, malgré une performance médiocre au débat contre Macron, Le Pen récolte 33.90% des voix. C’est presque 2 fois plus de votes en proportion.

Or, la tendance ne s’est pas arrêtée là, les sondages de 2022 montrent un mouvement majeur vers la droite en France. Outre Macron étant à environ 22% à l’heure actuelle, tous ses opposants ayant une chance de franchir le premier tour sont de droite ou de la droite dure. Pécresse, Le Pen et Zemmour sont tous à environ 15%. Dépendant des sondages, vous avez entre 45 à 50% des Français se disant prêts à voter pour un candidat de droite ou de droite dure.

Je ne sais pas si vous réalisez à quel point la hausse est fulgurante malgré un barrage médiatique incessant, un mépris total envers la classe ouvrière et ses inquiétudes et une élite politique se permettant des jugements de valeur de plus en plus fréquents ainsi qu’une soumission quasi totale aux Américains et à l’Union européenne. Un spectacle particulièrement humiliant pour bien des Français encore attachés à l’héritage de Charles de Gaulle.

Si j’explique tout ça, c’est pour mettre en contexte la hausse fulgurante du PCQ et de Duhaime. De parti marginal, il compte désormais 50 000 membres et est deuxième au chapitre du financement. Bien entendu que je ne crois pas que le PCQ remportera l’élection, je suis même sceptique sur sa capacité à remporter un siège considérant les ressources qui seront déployées pour éviter une telle chose, mais il ne faudrait pas être surpris que cette hausse, que cette fracture entre les élites du Québec et une grande partie de sa population ne se répare pas. Le système québécois, le modèle québécois qui était le consensus politique et économique depuis 70 ans est désormais contesté.

Une fois cette boîte ouverte, bien malin celui qui pourra fermer le couvercle sur la marmite. La Révolution tranquille était le fruit d’un tel mouvement de contestation, une grogne se développant sur plusieurs années, voire décennies. Il ne me semble pas impossible de voir cette fracture s’agrandir, cela me semble même probable. Les vaches sacrées du Québec seront remises en question, le contrat social sera de nouveau négocié et une nouvelle vision du Québec pourrait émerger d’ici quelques années. Il fut une époque où je croyais que cette vision, cette étincelle viendrait du mouvement indépendantiste, mais ce dernier semble complètement embourbé et incapable de véritablement présenter une vision différente du Québec.

À quoi bon faire un pays, si c’est pour continuer à faire la même chose, mais un peu mieux? Les gens veulent un changement de fond, ils veulent vivre leur propre révolution tranquille, leur projet de société qu’ils pourront porter. Ils veulent pouvoir modeler le Québec à leur image comme leurs ancêtres ont pu le faire.

Qu’on ne se fasse pas d’illusion, les manifestations comme celle d’Ottawa ne sont pas simplement contre les mesures sanitaires. C’est un mouvement de contestation de la classe ouvrière et populaire envers ses dirigeants et ses élites. Ce n’est qu’un début et il se pourrait que l’ère de la stabilité politique au Québec et au Canada soit révolue.

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Par Samuel Lamarche

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