Non les États-Unis n’ont pas banni l’avortement

Dernière modification le 3 May 2022 à 10h00
Photo Samuel Lamarche.

Vous avez probablement tous lu que la Cour suprême s’apprête à renverser la décision historique Roe v Wade. Plusieurs de nos chroniqueurs, influenceurs et politiciens ont sauté à pieds joints sur la nouvelle pour dénoncer la décision de rendre l’avortement illégal aux États-Unis. Un seul problème… C’est faux et c’est une mauvaise compréhension du système américain ou simplement l’exploitation d’un enjeu étranger pour des gains politiques.

Le fameux débat de l’avortement, sujet sensible au Canada, mais généralement accepté comme étant clos. Nos voisins n’ont pas ce luxe, car depuis environ 60 ans que le débat entourant l’avortement fait rage. Le mouvement pro-choix avait remporté la bataille judiciaire en 1973 dans le procès Roe v Wade, un jugement majoritaire à 7 voix favorables contre 2 voix en dissidence. Une décision forte de la plus haute instance du pays.

Cette victoire avait permis au camp pro-choix d’espérer une victoire durable sur la question de l’avortement, mais par une série d’erreurs, d’abus de confiance et l’utilisation de cet enjeu à des fins électorales des deux côtés, l’enjeu s’est envenimé constamment au fil du temps.

Que faisait Roe v Wade?

Le fameux procès rendait illégal pour les États d’empêcher et de criminaliser l’avortement. À l’époque, la cour avait statué qu’il était catégoriquement illégal pour un État de criminaliser l’avortement dans le premier trimestre, pouvait mettre certaines régulations « raisonnables » au cours du second trimestre et finalement laissait seulement un droit de régulation lors du troisième trimestre, tout en conservant évidemment une exemption pour la survie de la mère et sa santé.

En gros, le jugement plaçait l’avortement comme étant un droit fondamental garanti et encadré par le gouvernement fédéral partout sur le territoire américain. C’est là que la pilule n’a jamais passé.

Il faut dire que l’enjeu de l’avortement n’a jamais véritablement quitté la politique américaine pour plusieurs raisons.
Premièrement, les É-U sont beaucoup plus religieux que nous et que la plupart des pays occidentaux. La religion est assez claire sur la question de l’avortement et cela mène à une base militante convaincue d’être du « bon côté de l’histoire ».

Deuxièmement, l’avortement est une question médicale, mais aussi philosophique. À quel moment la vie débute? À quel moment un fœtus devient un bébé? Les pro-choix diront que le fœtus devient un bébé dès qu’il est mis au monde par la mère, les pro-vie diront que la vie débute à la conception. La majorité de la population américaine est plus nuancée (quelle surprise). En fait, 40% des Américains situent le début de la vie après la fécondation, mais avant la naissance et 11% ne sont pas trop sûr. Toutefois, la position adoptée par plusieurs états démocrates et la position canadienne d’avortement sans date limite est une position minoritaire. Seulement 18% des Américains jugent que la vie débute à la naissance. Tout ça pour dire que la position absolutiste pro-vie que la vie débute à la naissance n’a jamais été supportée par la population.

Finalement, les Américains ont toujours eu un problème avec le fait qu’une décision aussi importante, subjective et philosophique soit décidée par le système juridique. Un système non démocratique avec des représentants non élus par la population. C’est encore plus vrai lorsque cette décision a un impact aussi concret dans la vie quotidienne. Qu’on aime ou non, les Américains ont une philosophie politique et des principes républicains auxquels ils tiennent mordicus.

Roe v Wade l’anomalie et non la norme.

Un autre facteur important de ce retournement est que Roe v Wade a toujours été vu comme un jugement très marquant non seulement pour ses effets, mais aussi par son raisonnement. En effet, Roe v Wade est l’un des procès ayant le plus augmenté la liberté d’interprétation de la constitution par la Cour suprême. Ce faisant, la cour augmentait drastiquement son pouvoir et plusieurs groupes de pression ont utilisé cette vision libérale du rôle de la Cour suprême pour faire avancer leurs causes. Or, comme je l’ai mentionné plus tôt, les Américains n’aiment pas voir des institutions n’étant pas élues démocratiquement devenir trop puissantes et un recentrage s’est fait graduellement à la Cour suprême.

Si la Cour suprême invalide Roe v Wade ce n’est pas rendre l’avortement illégal, mais bien se retirer du dossier et déplacer cette question du juridique vers le politique. Pour faire une comparaison dans notre contexte canadien, c’est un peu comme si la Cour suprême disait que l’avortement, parce que c’est une question de santé, est une compétence provinciale et que le fédéral ne peut pas imposer de loi « coast to coast ».

Qu’on soit pro-choix ou pro-vie, il est important de se souvenir que le rôle de la Cour suprême n’est pas de faire de la politique et d’être démocratique. Son rôle est de faire respecter la constitution et bien humblement, je crois que Roe v Wade était une prise de pouvoir par la branche juridique qui n’était pas justifiée et que le renversement de ce jugement sera sain à long terme pour la politique américaine. Elle motivera les gens à s’informer de leur politique plus locale, elle fera réaliser à plusieurs que la politique à un rôle important dans leur vie et que l’indifférence a un coût.

Le plus important pour moi, elle remet le pouvoir de décision des citoyens entre leurs mains, renverser Roe v Wade est, malgré ce que plusieurs pourraient dire, une décision démocratique.

Source :

https://today.yougov.com/topics/politics/articles-reports/2022/04/13/when-does-human-life-begin-poll

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Par Samuel Lamarche

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Vous avez probablement tous lu que la Cour suprême s’apprête à renverser la décision historique Roe v Wade. Plusieurs de nos chroniqueurs, influenceurs et politiciens ont sauté à pieds joints sur la nouvelle pour dénoncer la décision de rendre l’avortement illégal aux États-Unis. Un seul problème… C’est faux et c’est une mauvaise compréhension du système américain ou simplement l’exploitation d’un enjeu étranger pour des gains politiques.

Le fameux débat de l’avortement, sujet sensible au Canada, mais généralement accepté comme étant clos. Nos voisins n’ont pas ce luxe, car depuis environ 60 ans que le débat entourant l’avortement fait rage. Le mouvement pro-choix avait remporté la bataille judiciaire en 1973 dans le procès Roe v Wade, un jugement majoritaire à 7 voix favorables contre 2 voix en dissidence. Une décision forte de la plus haute instance du pays.

Cette victoire avait permis au camp pro-choix d’espérer une victoire durable sur la question de l’avortement, mais par une série d’erreurs, d’abus de confiance et l’utilisation de cet enjeu à des fins électorales des deux côtés, l’enjeu s’est envenimé constamment au fil du temps.

Que faisait Roe v Wade?

Le fameux procès rendait illégal pour les États d’empêcher et de criminaliser l’avortement. À l’époque, la cour avait statué qu’il était catégoriquement illégal pour un État de criminaliser l’avortement dans le premier trimestre, pouvait mettre certaines régulations « raisonnables » au cours du second trimestre et finalement laissait seulement un droit de régulation lors du troisième trimestre, tout en conservant évidemment une exemption pour la survie de la mère et sa santé.

En gros, le jugement plaçait l’avortement comme étant un droit fondamental garanti et encadré par le gouvernement fédéral partout sur le territoire américain. C’est là que la pilule n’a jamais passé.

Il faut dire que l’enjeu de l’avortement n’a jamais véritablement quitté la politique américaine pour plusieurs raisons.
Premièrement, les É-U sont beaucoup plus religieux que nous et que la plupart des pays occidentaux. La religion est assez claire sur la question de l’avortement et cela mène à une base militante convaincue d’être du « bon côté de l’histoire ».

Deuxièmement, l’avortement est une question médicale, mais aussi philosophique. À quel moment la vie débute? À quel moment un fœtus devient un bébé? Les pro-choix diront que le fœtus devient un bébé dès qu’il est mis au monde par la mère, les pro-vie diront que la vie débute à la conception. La majorité de la population américaine est plus nuancée (quelle surprise). En fait, 40% des Américains situent le début de la vie après la fécondation, mais avant la naissance et 11% ne sont pas trop sûr. Toutefois, la position adoptée par plusieurs états démocrates et la position canadienne d’avortement sans date limite est une position minoritaire. Seulement 18% des Américains jugent que la vie débute à la naissance. Tout ça pour dire que la position absolutiste pro-vie que la vie débute à la naissance n’a jamais été supportée par la population.

Finalement, les Américains ont toujours eu un problème avec le fait qu’une décision aussi importante, subjective et philosophique soit décidée par le système juridique. Un système non démocratique avec des représentants non élus par la population. C’est encore plus vrai lorsque cette décision a un impact aussi concret dans la vie quotidienne. Qu’on aime ou non, les Américains ont une philosophie politique et des principes républicains auxquels ils tiennent mordicus.

Roe v Wade l’anomalie et non la norme.

Un autre facteur important de ce retournement est que Roe v Wade a toujours été vu comme un jugement très marquant non seulement pour ses effets, mais aussi par son raisonnement. En effet, Roe v Wade est l’un des procès ayant le plus augmenté la liberté d’interprétation de la constitution par la Cour suprême. Ce faisant, la cour augmentait drastiquement son pouvoir et plusieurs groupes de pression ont utilisé cette vision libérale du rôle de la Cour suprême pour faire avancer leurs causes. Or, comme je l’ai mentionné plus tôt, les Américains n’aiment pas voir des institutions n’étant pas élues démocratiquement devenir trop puissantes et un recentrage s’est fait graduellement à la Cour suprême.

Si la Cour suprême invalide Roe v Wade ce n’est pas rendre l’avortement illégal, mais bien se retirer du dossier et déplacer cette question du juridique vers le politique. Pour faire une comparaison dans notre contexte canadien, c’est un peu comme si la Cour suprême disait que l’avortement, parce que c’est une question de santé, est une compétence provinciale et que le fédéral ne peut pas imposer de loi « coast to coast ».

Qu’on soit pro-choix ou pro-vie, il est important de se souvenir que le rôle de la Cour suprême n’est pas de faire de la politique et d’être démocratique. Son rôle est de faire respecter la constitution et bien humblement, je crois que Roe v Wade était une prise de pouvoir par la branche juridique qui n’était pas justifiée et que le renversement de ce jugement sera sain à long terme pour la politique américaine. Elle motivera les gens à s’informer de leur politique plus locale, elle fera réaliser à plusieurs que la politique à un rôle important dans leur vie et que l’indifférence a un coût.

Le plus important pour moi, elle remet le pouvoir de décision des citoyens entre leurs mains, renverser Roe v Wade est, malgré ce que plusieurs pourraient dire, une décision démocratique.

Source :

https://today.yougov.com/topics/politics/articles-reports/2022/04/13/when-does-human-life-begin-poll

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