Annamie Paul, dernière chance des Verts?

Dernière modification le 17 October 2020 à 01h44
Photo Jordan Larochelle.

C’est finalement Annamie Paul qui est devenue le 3 octobre 2020 la nouvelle cheffe du Parti Vert du Canada. Son élection est passée sous le radar, les Canadiens n’accordant presque aucune importance à ce parti. Elle marque cependant l’histoire en devenant la première femme noire à diriger l’un des grands partis fédéraux.

Madame Paul représente la nouveauté chez les verts qui ne voyaient plus la fin du leadership d'Elizabeth May, en poste depuis 2006. Madame Paul est maintenant en charge et elle a beaucoup de pains sur la planche. Visibilité, crédibilité et cohérence doivent être ses mots clefs pour que son parti prenne de l’ampleur. Avant de s’attaquer aux défis qui attendent les verts, présentons leur nouvelle cheffe.
Annamie Paul est une femme née à Toronto en 1972. Avocate de formation, elle est engagée et passionnée de politique depuis son enfance. Elle a été page à l’Assemblée législative de l’Ontario à l’âge de 12 ans puis au Sénat du Canada lors de ses études dans la capitale fédérale. Elle a eu une belle carrière à l’internationale en ayant dirigé une ONG basée à Bruxelles et aussi comme conseillère auprès de la Cour pénale internationale à La Haye. Durant la campagne à la chefferie de 2020, elle avait autour d’elle une équipe diversifiée venant de tous les coins du pays. Sur le plan personnel, madame Paul parle très bien français, mais aussi le catalan et l’espagnol.
Bien que sa feuille de route soit impressionnante, d’énormes défis l’attendent. Elle doit d’abord se faire connaître des Canadiennes et des Canadiens si elle aspire à plus pour son parti. Tâche d’autant plus difficile qu’elle n’est pas élue à la Chambre des Communes, contrairement à Elizabeth May. Heureusement pour madame Paul, le député de sa circonscription, Bill Morneau, a démissionné et des élections partielles vont avoir lieu. Elle tente donc encore sa chance dans ce comté qu’elle avait essayé d’obtenir sans succès, étant arrivée quatrième et le fait qu’elle soit cheffe de parti ne lui facilitera pas la tâche dans ce château fort libéral. Les verts ont d’ailleurs dénoncé le choix du NPD de présenter un candidat dans le comté, disant qu’il aurait dû s’abstenir et ainsi donner une plus grande possibilité à Annamie Paul de remporter un siège afin de faire son entrée aux Communes. Il s’agit d’un des premiers tests politiques de madame Paul alors que l’idée d’une alliance NPD-Vert est de plus en plus tentante chez les sympathisants des deux partis. C’est le leadership de la nouvelle cheffe qui est déjà mis à l’épreuve, car réussir à faire reculer les néo-démocrates serait un tour de force et montrerait une volonté pour les partis de travailler ensemble. Toutefois, même si le NPD retirait son candidat, ce serait une dure bataille pour elle dans ce comté fortement libéral. D’autant plus que les libéraux ont une candidate connue du grand public, la journaliste Marci Ien.
Puisque les chances de madame Paul sont plutôt minces de l’emporter, elle peut prendre le temps qu’elle aura en dehors du parlement pour parcourir le pays, autant qu’elle le pourra avec cette pandémie, et de faire connaître sa nouvelle vision du parti. Elle se doit de lui donner une crédibilité plus forte. Dans l’esprit des gens, les Verts restent marginaux et il faut dire que les bourdes répétées de madame May n’ont pas aidé. Elle doit aussi montrer que le parti est prêt à jouer dans la cour des grands. Pour ce faire, la cheffe devra réussir à faire sortir son parti de la Colombie-Britannique. Jusqu’à présent ils ont dû fournir beaucoup de moyens pour décrocher un siège au Nouveau-Brunswick (Fredericton) avec seulement 1 600 voix d’avance. Annamie Paul ne peut pas donner autant pour les 338 circonscriptions qu’on retrouve au pays. C’est pourquoi elle doit faire un travail de fond pour aller chercher les votes de ceux et celles qui sont déçus des promesses brisées en Environnement du gouvernement de Justin Trudeau, mais aussi des néo-démocrates qui appuient ce même gouvernement sans problème. Les verts ont ainsi une vraie opportunité pour se positionner comme étant l’opposition de gauche aux libéraux/NPD. Encore pourront-ils saisir cette chance?
Le dernier des trois grands axes important sera celui de la cohérence. En effet, ils ont eu beaucoup de difficultés en 2019 sur ce sujet. Les Verts disaient être pour une transition écologique, mais sans mettre une croix sur les exploitations pétrolières de l’Ouest. Le but était de vouloir faire des gains en Saskatchewan et en Alberta. Bien entendu, ce fut un échec. Madame Paul doit éviter de refaire ce genre d’erreur qui coûte cher au parti. Elle doit aussi établir des bases claires pour situer ses idées en temps de pandémie. Les Canadiens et Canadiennes ne sont plus aussi préoccupés par les questions climatiques et le Parti vert doit le comprendre. Ils doivent prôner une société post-COVID qui est beaucoup plus écologiste et ils doivent faire passer cette idée auprès de la population en général. Il s’agit d’un travail très délicat, car on doit y trouver de l’éducation citoyenne, sans paraître méprisant vis-à-vis ceux et celles qui n’y adhèreront pas. Il y a aussi la question du Québec, qui a toujours été un peu flou chez les verts. Heureusement pour elle, Annamie Paul parle un très bon français, ce qui est une très bonne chose. Elle pourra faire passer son message dans la Belle Province de façon plus claire. Elle parle aussi catalan, ce qui laisse présupposer qu’elle est plus sensible aux revendications nationales des peuples, ce qui pourrait lui être utile aussi au Québec. Elle doit, et c’est un absolu, donner une place beaucoup plus grande au français au sein même du parti. Le 3 octobre dernier, lors du dévoilement des résultats de la chefferie, le plus grand absent était notre langue. Les artistes et les intervenants étaient presque tous anglophones, ce qui donnait la forte impression que les francophones n’avaient pas leurs places. Annamie Paul doit faire disparaître ce sentiment le plus rapidement possible si elle espère faire des gains, surtout au Québec.
Voilà donc ce qui attend la nouvelle cheffe du Parti Vert. Malgré un C.V. impressionnant et une grande motivation, elle doit se mettre au travail le plus rapidement possible. Elle doit se faire connaître en dehors de son parti pour que les gens puissent y associer son visage. Elle doit aussi donner de la crédibilité à ce parti qui en a grandement besoin. Les Verts se sont dotés d’une cheffe instruite et à qui il n’est pas possible d’en passer une petite vite. Mais est-ce vraiment ce dont ils ont besoin? Michael Ignatieff aussi avait une feuille de route complète, et pourtant il n’a jamais gagné son pari.

Partager l'article

Photo Jordan Larochelle.
Par Jordan Larochelle

Collaborateur

Abonnement à l'infolettre

Pour ne rien manquer de la part de notre équipe de la rédaction. Inscrivez-vous à notre infolettre.

Annamie Paul, dernière chance des Verts?

Dernière modification le 17 October 2020 à 01h44
Photo Jordan Larochelle.

C’est finalement Annamie Paul qui est devenue le 3 octobre 2020 la nouvelle cheffe du Parti Vert du Canada. Son élection est passée sous le radar, les Canadiens n’accordant presque aucune importance à ce parti. Elle marque cependant l’histoire en devenant la première femme noire à diriger l’un des grands partis fédéraux.

Madame Paul représente la nouveauté chez les verts qui ne voyaient plus la fin du leadership d'Elizabeth May, en poste depuis 2006. Madame Paul est maintenant en charge et elle a beaucoup de pains sur la planche. Visibilité, crédibilité et cohérence doivent être ses mots clefs pour que son parti prenne de l’ampleur. Avant de s’attaquer aux défis qui attendent les verts, présentons leur nouvelle cheffe.
Annamie Paul est une femme née à Toronto en 1972. Avocate de formation, elle est engagée et passionnée de politique depuis son enfance. Elle a été page à l’Assemblée législative de l’Ontario à l’âge de 12 ans puis au Sénat du Canada lors de ses études dans la capitale fédérale. Elle a eu une belle carrière à l’internationale en ayant dirigé une ONG basée à Bruxelles et aussi comme conseillère auprès de la Cour pénale internationale à La Haye. Durant la campagne à la chefferie de 2020, elle avait autour d’elle une équipe diversifiée venant de tous les coins du pays. Sur le plan personnel, madame Paul parle très bien français, mais aussi le catalan et l’espagnol.
Bien que sa feuille de route soit impressionnante, d’énormes défis l’attendent. Elle doit d’abord se faire connaître des Canadiennes et des Canadiens si elle aspire à plus pour son parti. Tâche d’autant plus difficile qu’elle n’est pas élue à la Chambre des Communes, contrairement à Elizabeth May. Heureusement pour madame Paul, le député de sa circonscription, Bill Morneau, a démissionné et des élections partielles vont avoir lieu. Elle tente donc encore sa chance dans ce comté qu’elle avait essayé d’obtenir sans succès, étant arrivée quatrième et le fait qu’elle soit cheffe de parti ne lui facilitera pas la tâche dans ce château fort libéral. Les verts ont d’ailleurs dénoncé le choix du NPD de présenter un candidat dans le comté, disant qu’il aurait dû s’abstenir et ainsi donner une plus grande possibilité à Annamie Paul de remporter un siège afin de faire son entrée aux Communes. Il s’agit d’un des premiers tests politiques de madame Paul alors que l’idée d’une alliance NPD-Vert est de plus en plus tentante chez les sympathisants des deux partis. C’est le leadership de la nouvelle cheffe qui est déjà mis à l’épreuve, car réussir à faire reculer les néo-démocrates serait un tour de force et montrerait une volonté pour les partis de travailler ensemble. Toutefois, même si le NPD retirait son candidat, ce serait une dure bataille pour elle dans ce comté fortement libéral. D’autant plus que les libéraux ont une candidate connue du grand public, la journaliste Marci Ien.
Puisque les chances de madame Paul sont plutôt minces de l’emporter, elle peut prendre le temps qu’elle aura en dehors du parlement pour parcourir le pays, autant qu’elle le pourra avec cette pandémie, et de faire connaître sa nouvelle vision du parti. Elle se doit de lui donner une crédibilité plus forte. Dans l’esprit des gens, les Verts restent marginaux et il faut dire que les bourdes répétées de madame May n’ont pas aidé. Elle doit aussi montrer que le parti est prêt à jouer dans la cour des grands. Pour ce faire, la cheffe devra réussir à faire sortir son parti de la Colombie-Britannique. Jusqu’à présent ils ont dû fournir beaucoup de moyens pour décrocher un siège au Nouveau-Brunswick (Fredericton) avec seulement 1 600 voix d’avance. Annamie Paul ne peut pas donner autant pour les 338 circonscriptions qu’on retrouve au pays. C’est pourquoi elle doit faire un travail de fond pour aller chercher les votes de ceux et celles qui sont déçus des promesses brisées en Environnement du gouvernement de Justin Trudeau, mais aussi des néo-démocrates qui appuient ce même gouvernement sans problème. Les verts ont ainsi une vraie opportunité pour se positionner comme étant l’opposition de gauche aux libéraux/NPD. Encore pourront-ils saisir cette chance?
Le dernier des trois grands axes important sera celui de la cohérence. En effet, ils ont eu beaucoup de difficultés en 2019 sur ce sujet. Les Verts disaient être pour une transition écologique, mais sans mettre une croix sur les exploitations pétrolières de l’Ouest. Le but était de vouloir faire des gains en Saskatchewan et en Alberta. Bien entendu, ce fut un échec. Madame Paul doit éviter de refaire ce genre d’erreur qui coûte cher au parti. Elle doit aussi établir des bases claires pour situer ses idées en temps de pandémie. Les Canadiens et Canadiennes ne sont plus aussi préoccupés par les questions climatiques et le Parti vert doit le comprendre. Ils doivent prôner une société post-COVID qui est beaucoup plus écologiste et ils doivent faire passer cette idée auprès de la population en général. Il s’agit d’un travail très délicat, car on doit y trouver de l’éducation citoyenne, sans paraître méprisant vis-à-vis ceux et celles qui n’y adhèreront pas. Il y a aussi la question du Québec, qui a toujours été un peu flou chez les verts. Heureusement pour elle, Annamie Paul parle un très bon français, ce qui est une très bonne chose. Elle pourra faire passer son message dans la Belle Province de façon plus claire. Elle parle aussi catalan, ce qui laisse présupposer qu’elle est plus sensible aux revendications nationales des peuples, ce qui pourrait lui être utile aussi au Québec. Elle doit, et c’est un absolu, donner une place beaucoup plus grande au français au sein même du parti. Le 3 octobre dernier, lors du dévoilement des résultats de la chefferie, le plus grand absent était notre langue. Les artistes et les intervenants étaient presque tous anglophones, ce qui donnait la forte impression que les francophones n’avaient pas leurs places. Annamie Paul doit faire disparaître ce sentiment le plus rapidement possible si elle espère faire des gains, surtout au Québec.
Voilà donc ce qui attend la nouvelle cheffe du Parti Vert. Malgré un C.V. impressionnant et une grande motivation, elle doit se mettre au travail le plus rapidement possible. Elle doit se faire connaître en dehors de son parti pour que les gens puissent y associer son visage. Elle doit aussi donner de la crédibilité à ce parti qui en a grandement besoin. Les Verts se sont dotés d’une cheffe instruite et à qui il n’est pas possible d’en passer une petite vite. Mais est-ce vraiment ce dont ils ont besoin? Michael Ignatieff aussi avait une feuille de route complète, et pourtant il n’a jamais gagné son pari.

Partager l'article

Photo Jordan Larochelle.
Par Jordan Larochelle

Collaborateur

Abonnement à l'infolettre

Pour ne rien manquer de la part de notre équipe de la rédaction. Inscrivez-vous à notre infolettre.