Petite histoire du territoire

Dernière modification le 25 March 2021 à 08h31
Photo Jonathan Carreiro-Benoit.

Au tournant du VIIIe siècle avant notre ère, la cité grecque telle qu’on la connait prend forme. Issue des « Âges obscurs », la « polis » découle d’une genèse sociale et politique de communautés cherchant la stabilité civile. Outrepassant les institutions, le territoire est au cœur de la redéfinition étatique entreprise depuis la chute de la civilisation mycénienne quelque quatre siècles plus tôt. De cet avènement, les empires et les royaumes qui se succèdent en Europe sont les héritiers directs des prouesses grecques.

L’époque archaïque ou la naissance de l’entité civile (vers -776)

En 776, les cités archaïques se regroupent au sanctuaire d’Olympie pour ce qui sera considéré comme les premières compétitions athlétiques de l’Occident. Cette dévotion aux dieux est le fruit d’un changement de paradigme notable sur le continent : malgré la pluralité communautaire, tous sont Grecs et parlent grec. De ce fait, le VIIIe siècle est hautement caractérisé par la présence culturelle et cultuelle d’États-nations se jumelant par des techniques architecturales, ritualistes et séparatistes. Premièrement, l’architecture sacrée et profane marque le paysage. L’asty de la cité, soit le centre urbain, devient le cœur politique de l’État. Ce dernier est notamment établi par la présence constante de l’agora, ou l’espace public. Cette agora, aussi petite soit-elle par moment, est généralement entourée de grands bâtiments administratifs qui sont les prédécesseurs de nos chambres de représentants, de nos sénats et de nos monarchies comme à Sparte. Profane d’une part, mais sacré de l’autre, l’architecture admet finalement le temple périptère au centre de l’attention divine. Périurbain et urbain, le temple permet d’asseoir la puissance monumentale de la cité qui l’érige en son cœur, tout comme à Athènes, ou aux frontières de cités, comme Olympie.

Le territoire sacré et la frontière

Ce désir de monumentaliser l’infrastructure est spécifique aux Grecs historiques. Le sanctuaire panhellénique naît d’une union entre plusieurs cités, mais également d’un fardeau de l’entretien. En effet, l’exemple d’Olympie, comme celui de Delphes, explique ce qu’est le sanctuaire périurbain. Le bien censitaire est propre au cadre de la cité. Le territoire s’uniformise sous les tyrans, les oligarques, les prytanes et l’ecclésia. Le pouvoir doit ainsi assurer la pérennité de l’État. La sacralisation des frontières devient le signe incontesté de la présence civile d’un État au détriment de son plus proche voisin. Deux centres urbains peuvent alors se concurrencer, par le biais du combat hoplitique ou athlétique, pour le contrôle d’une plaine fertile ou simplement pour un concours d’influence. Le sanctuaire panhellénique, par les règles des Grecs, est un lieu de rituels privilégié, les dieux sont les réels détenteurs de la vérité et de la justice. De plus, parce qu’ils sont prioritaires dans l’apparat social, les grands sanctuaires sont entretenus par ses cités voisines, mais également par les trésors et dîmes admis de part et d’autre du continent. Aujourd’hui, cette démarcation est caractérisée par des monuments, des bornes et des frontières tangibles hautement militarisées, telles les deux Corées. L’attrait purement philosophique de la frontière demeure intransigeant au temps.

Le séparatisme grec

Les premiers modèles de la cité archaïque ne sont pas sans maux. La piètre séparation des terres agencée au boom démographique engendre des mouvements de colonisation à l’ensemble du bassin méditerranéen et au Pont-Euxin. Sur près de deux siècles, les Grecs vont concurrencer les Phéniciens, principalement en Sicile où Syracuse et Carthage sont régulièrement en confrontation. Autres que le désengorgement des métropoles, les oikistes, soit les chefs d’expédition, s’installent sur des terres vierges d’urbanisme et de campagne cultivable. La colonie tache sur un idéal territorial qui sera instantanément repris en Grèce continentale : le cadastre.
Le territoire sera dès lors soumis aux normes les plus strictes d’un urbanisme encore contemporain. Or, les Grecs projettent le cadastre non pas à la plus simple représentation de la cité, mais également dans les zones rurales et les ports. Le Pirée, Mégara Hyblaea en Sicile, la vieille Olynthe et Marseille sont des exemples types de nouveaux procédés rendant le sol unitaire et équitable entre chaque citoyen. Aujourd’hui, ce cadastre est le portrait par excellence des grandes villes américaines et des évolutions modernes de centres touristiques et politique d’Europe, telle Paris et Barcelone au XVIIIe et XIXe siècle.

Un achèvement logique

Le territoire est un concept qui semble acquis par l’idée de la géopolitique contemporaine. La frontière et ce qu’elle détermine à l’échelle du monde sont susceptibles de relativiser notre place et notre identité. En fonction des mouvements démographiques et certainement idéologiques, le territoire perdure, mais demeure en perpétuel changement. La cité emboîte le pas à un protectionnisme sauvage qui permet aux trêves et aux traités de s’inscrire comme modèle diplomatique. Ouverte sur le monde, la cité grecque est maintenant en relation avec les Perses, les Macédoniens, les Égyptiens et même avec leurs propres colonies. Le territoire est façonné à l’image d’un peuple. Le tout est évidemment à relativiser, mais il est certain que ce cadre théorique et pratique contribue à l’hellénisation, la romanisation et l’européanisation des terres sur les quelque 2300 ans qui nous sépare de la première civilisation occidentale.

Pour en savoir davantage :

Roland ÉTIENNE, Christel MÜLLER et Francis PROST, Archéologie historique de la Grèce antique, 2014, troisième édition, Ellipses, Paris, 400 pages.

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Par Jonathan Carreiro-Benoit

Co-Fondateur

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Au tournant du VIIIe siècle avant notre ère, la cité grecque telle qu’on la connait prend forme. Issue des « Âges obscurs », la « polis » découle d’une genèse sociale et politique de communautés cherchant la stabilité civile. Outrepassant les institutions, le territoire est au cœur de la redéfinition étatique entreprise depuis la chute de la civilisation mycénienne quelque quatre siècles plus tôt. De cet avènement, les empires et les royaumes qui se succèdent en Europe sont les héritiers directs des prouesses grecques.

L’époque archaïque ou la naissance de l’entité civile (vers -776)

En 776, les cités archaïques se regroupent au sanctuaire d’Olympie pour ce qui sera considéré comme les premières compétitions athlétiques de l’Occident. Cette dévotion aux dieux est le fruit d’un changement de paradigme notable sur le continent : malgré la pluralité communautaire, tous sont Grecs et parlent grec. De ce fait, le VIIIe siècle est hautement caractérisé par la présence culturelle et cultuelle d’États-nations se jumelant par des techniques architecturales, ritualistes et séparatistes. Premièrement, l’architecture sacrée et profane marque le paysage. L’asty de la cité, soit le centre urbain, devient le cœur politique de l’État. Ce dernier est notamment établi par la présence constante de l’agora, ou l’espace public. Cette agora, aussi petite soit-elle par moment, est généralement entourée de grands bâtiments administratifs qui sont les prédécesseurs de nos chambres de représentants, de nos sénats et de nos monarchies comme à Sparte. Profane d’une part, mais sacré de l’autre, l’architecture admet finalement le temple périptère au centre de l’attention divine. Périurbain et urbain, le temple permet d’asseoir la puissance monumentale de la cité qui l’érige en son cœur, tout comme à Athènes, ou aux frontières de cités, comme Olympie.

Le territoire sacré et la frontière

Ce désir de monumentaliser l’infrastructure est spécifique aux Grecs historiques. Le sanctuaire panhellénique naît d’une union entre plusieurs cités, mais également d’un fardeau de l’entretien. En effet, l’exemple d’Olympie, comme celui de Delphes, explique ce qu’est le sanctuaire périurbain. Le bien censitaire est propre au cadre de la cité. Le territoire s’uniformise sous les tyrans, les oligarques, les prytanes et l’ecclésia. Le pouvoir doit ainsi assurer la pérennité de l’État. La sacralisation des frontières devient le signe incontesté de la présence civile d’un État au détriment de son plus proche voisin. Deux centres urbains peuvent alors se concurrencer, par le biais du combat hoplitique ou athlétique, pour le contrôle d’une plaine fertile ou simplement pour un concours d’influence. Le sanctuaire panhellénique, par les règles des Grecs, est un lieu de rituels privilégié, les dieux sont les réels détenteurs de la vérité et de la justice. De plus, parce qu’ils sont prioritaires dans l’apparat social, les grands sanctuaires sont entretenus par ses cités voisines, mais également par les trésors et dîmes admis de part et d’autre du continent. Aujourd’hui, cette démarcation est caractérisée par des monuments, des bornes et des frontières tangibles hautement militarisées, telles les deux Corées. L’attrait purement philosophique de la frontière demeure intransigeant au temps.

Le séparatisme grec

Les premiers modèles de la cité archaïque ne sont pas sans maux. La piètre séparation des terres agencée au boom démographique engendre des mouvements de colonisation à l’ensemble du bassin méditerranéen et au Pont-Euxin. Sur près de deux siècles, les Grecs vont concurrencer les Phéniciens, principalement en Sicile où Syracuse et Carthage sont régulièrement en confrontation. Autres que le désengorgement des métropoles, les oikistes, soit les chefs d’expédition, s’installent sur des terres vierges d’urbanisme et de campagne cultivable. La colonie tache sur un idéal territorial qui sera instantanément repris en Grèce continentale : le cadastre.
Le territoire sera dès lors soumis aux normes les plus strictes d’un urbanisme encore contemporain. Or, les Grecs projettent le cadastre non pas à la plus simple représentation de la cité, mais également dans les zones rurales et les ports. Le Pirée, Mégara Hyblaea en Sicile, la vieille Olynthe et Marseille sont des exemples types de nouveaux procédés rendant le sol unitaire et équitable entre chaque citoyen. Aujourd’hui, ce cadastre est le portrait par excellence des grandes villes américaines et des évolutions modernes de centres touristiques et politique d’Europe, telle Paris et Barcelone au XVIIIe et XIXe siècle.

Un achèvement logique

Le territoire est un concept qui semble acquis par l’idée de la géopolitique contemporaine. La frontière et ce qu’elle détermine à l’échelle du monde sont susceptibles de relativiser notre place et notre identité. En fonction des mouvements démographiques et certainement idéologiques, le territoire perdure, mais demeure en perpétuel changement. La cité emboîte le pas à un protectionnisme sauvage qui permet aux trêves et aux traités de s’inscrire comme modèle diplomatique. Ouverte sur le monde, la cité grecque est maintenant en relation avec les Perses, les Macédoniens, les Égyptiens et même avec leurs propres colonies. Le territoire est façonné à l’image d’un peuple. Le tout est évidemment à relativiser, mais il est certain que ce cadre théorique et pratique contribue à l’hellénisation, la romanisation et l’européanisation des terres sur les quelque 2300 ans qui nous sépare de la première civilisation occidentale.

Pour en savoir davantage :

Roland ÉTIENNE, Christel MÜLLER et Francis PROST, Archéologie historique de la Grèce antique, 2014, troisième édition, Ellipses, Paris, 400 pages.

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