L'autre génocide turque : le génocide assyro-chaldéen

Dernière modification le 4 May 2021 à 12h52
Photo Jonathan Carreiro-Benoit.

Le 24 avril dernier, le président des États-Unis, Joe Biden, reconnaissait le génocide des Arméniens commis par l’Empire ottoman en 1915, soit en pleine Grande guerre. La presse mondiale n’a guère attendu le moment opportun afin de valoriser l’appel à la justice du démocrate. De son côté, la Turquie, légitime héritière de l’Empire, ne semble aucunement interpellée par les discours de bonne conduite de l’Occident. Nul doute que les Ottomans ont radicalement changé le visage de l’Orient. Néanmoins, l’un de leurs méfaits demeure sous silence, voire sous réserve de l’ONU : le génocide assyro-chaldéen de 1915 à 1918.

La religion, ce moteur de l’inhumanisme

En 1907, l’Empire décline de façon significative. Les Turcs cherchent ainsi à combler un vide économique et territorial par le biais d’une guérira en Iran avec l’aide inconditionnelle des Kurdes. Principalement dans la région de l’Azerbaïdjan, les villages sont systématiquement pillés. Les chrétiens des montagnes, impuissants devant l’envahisseur, s’exilent vers Ourmia. Déjà, entre 1907 et 1908, on dénombre près de 1000 Assyro-Chaldéens forcés au départ. De ce fait, les Turcs dominent la frontière persane exacerbée par la révolution des Jeunes-Trucs entre 1908 et 1909. Le nationalisme de front proposé par les nouveaux leaders impériaux prône dès lors le panturquisme et le panislamisme. Exclusif et centralisé à souhait, l’État soumet toutes manifestations à une censure religieuse de masse, freinant de facto la volonté indépendantiste des chrétiens assyro-chaldéens. L’abolition des Capitulations en 1914 ouvre alors la voie aux persécutions des non-musulmans. Un mois avant l’avènement de la guerre en Europe, les autorités lancent un appel crucial au djihad dans ce qui semble être une guerre sainte au nom du panislamisme.

L’historicité de ce mois relate quelques massacres de masse toujours à la frontière persane. Ces événements n’empêcheront aucunement les puissances centrales, soit l’Allemagne et la fédération d’Autriche-Hongrie, de signer un accord d’alliance pour pallier la menace russe, française et anglaise. Le 2 août 1914, l’Allemagne homologue le tout sous le regard apeuré et complètement abasourdi des Assyriens. En effet, le silence des grandes puissances est nécessairement coupable, voire l’élément déclencheur de ce qui sera un génocide et un ethnocide abject. Les Russes sont les premiers témoins des destructions et des meurtres quantitatifs. L’officialisation de la guerre fut également le début du contrôle et de l’application du panturquisme. Ourmia est la première touchée pour les précédentes raisons évoquées. L’armée rouge occupe alors cette fameuse région de l’Azerbaïdjan. Les Turcs ne tardent pas à mettre d’avant leur plan d’invasion et de conquête sans scrupule. Tout y passe, sans exception. Ce fascisme avant l’heure n’en reste pas moins une bonne leçon d’histoire malheureusement peu affûtée au cours du XXe siècle.

1915-1918, les années où l’Homme a perdu sa modernité

En 1915, une vaste campagne génocidaire se développe en Anatolie orientale dans un ensemble de villes et villages tous considérés comme « infidèles ». Djevdet pacha, le Vali (gouverneur) des lieux, détruit et assassine un lotissement important d’Assyro-Chaldéens, tout en poursuivant ceux et celles cherchant la fuite vers le Sud ou le Nord vers la Russie. En somme, le patrimoine bâti, littéraire, religieux et humain est réduit à néant par le feu et l’épée. La région tombe finalement sous l’emprise turco-kurde en 1918 pour donner suite à l’avènement de la Révolution bolchévique. Pour reprendre les termes de Joseph Yacoub, cette homogénéisation et cette turquisation sont objectivement perpétrées dans l’intérêt du régime, la documentation des hautes autorités permet cette analyse, décrite comme étant de « foi ». Les survivants sont également au diapason des actions ottomanes ; une riche littérature post-génocide permet aux historiens et aux anthropologues de résoudre le casse-tête chronologique et événementiel de l’État.

L’international, en pleine tourmente, s’est pourtant attardé sur les méfaits ottomans dès 1916. Les Français, dans la presse, en appellent au secours d’entités neutres afin de résoudre les maux gangrénant l’Iran. À l’aide de titres-chocs et de lettres ouvertes, la cause des Assyro-Chaldéens est connue du grand public, mais hautement rabaissée par la dureté déjà excessive de la guerre de tranchées. Rapidement, la caste religieuse tend une perche à la pacification, mais également à l’unité chrétienne, ce qui ne tarde pas à rendre la situation d’autant plus complexe pour les, maintenant, « semi-nomades » chaldéens face aux autorités en place répugnée de cette action mondiale. Une fois l’armistice signé, des délégations ecclésiastiques assyro-chaldéennes se présentent à la conférence de paix en 1919. Le patriarche Emmanuel II Thomas est à la charge de cet envoi. Il fait état de compte aux Nations, état qui sera marqué par la souffrance et la perte d’une identité bimillénaire.

L’Histoire, un trésor pour toujours…

Un siècle plus tard, la mémoire demeure, mais l’inaction persiste. Bien que des monuments honorent la mémoire des quelque 300 000 (chiffre variable) Assyro-Chaldéens tués par les autorités turco-kurdes, une reconnaissance internationale n’est aucunement unanime. Néanmoins, le centenaire du génocide arménien en 2015 a ouvert la porte à la discussion. Cela étant dit, permettons-nous de réfléchir individuellement afin de comprendre les deux côtés de la médaille. Comme Thucydide l’écrivait, nous devons agir, créer et accorder à l’histoire la place qui lui revient de sorte que l’humanité puisse bénéficier d’un trésor pour toujours.

Bibliographie

Joseph Yacoub, « L’année de l’épée, le génocide assyro-chaldéen sous l’Empire ottoman (1915-1918) », Diplomatie, numéro 103, mars-avril 2020, p. 85-90.

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Par Jonathan Carreiro-Benoit

Co-Fondateur

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Le 24 avril dernier, le président des États-Unis, Joe Biden, reconnaissait le génocide des Arméniens commis par l’Empire ottoman en 1915, soit en pleine Grande guerre. La presse mondiale n’a guère attendu le moment opportun afin de valoriser l’appel à la justice du démocrate. De son côté, la Turquie, légitime héritière de l’Empire, ne semble aucunement interpellée par les discours de bonne conduite de l’Occident. Nul doute que les Ottomans ont radicalement changé le visage de l’Orient. Néanmoins, l’un de leurs méfaits demeure sous silence, voire sous réserve de l’ONU : le génocide assyro-chaldéen de 1915 à 1918.

La religion, ce moteur de l’inhumanisme

En 1907, l’Empire décline de façon significative. Les Turcs cherchent ainsi à combler un vide économique et territorial par le biais d’une guérira en Iran avec l’aide inconditionnelle des Kurdes. Principalement dans la région de l’Azerbaïdjan, les villages sont systématiquement pillés. Les chrétiens des montagnes, impuissants devant l’envahisseur, s’exilent vers Ourmia. Déjà, entre 1907 et 1908, on dénombre près de 1000 Assyro-Chaldéens forcés au départ. De ce fait, les Turcs dominent la frontière persane exacerbée par la révolution des Jeunes-Trucs entre 1908 et 1909. Le nationalisme de front proposé par les nouveaux leaders impériaux prône dès lors le panturquisme et le panislamisme. Exclusif et centralisé à souhait, l’État soumet toutes manifestations à une censure religieuse de masse, freinant de facto la volonté indépendantiste des chrétiens assyro-chaldéens. L’abolition des Capitulations en 1914 ouvre alors la voie aux persécutions des non-musulmans. Un mois avant l’avènement de la guerre en Europe, les autorités lancent un appel crucial au djihad dans ce qui semble être une guerre sainte au nom du panislamisme.

L’historicité de ce mois relate quelques massacres de masse toujours à la frontière persane. Ces événements n’empêcheront aucunement les puissances centrales, soit l’Allemagne et la fédération d’Autriche-Hongrie, de signer un accord d’alliance pour pallier la menace russe, française et anglaise. Le 2 août 1914, l’Allemagne homologue le tout sous le regard apeuré et complètement abasourdi des Assyriens. En effet, le silence des grandes puissances est nécessairement coupable, voire l’élément déclencheur de ce qui sera un génocide et un ethnocide abject. Les Russes sont les premiers témoins des destructions et des meurtres quantitatifs. L’officialisation de la guerre fut également le début du contrôle et de l’application du panturquisme. Ourmia est la première touchée pour les précédentes raisons évoquées. L’armée rouge occupe alors cette fameuse région de l’Azerbaïdjan. Les Turcs ne tardent pas à mettre d’avant leur plan d’invasion et de conquête sans scrupule. Tout y passe, sans exception. Ce fascisme avant l’heure n’en reste pas moins une bonne leçon d’histoire malheureusement peu affûtée au cours du XXe siècle.

1915-1918, les années où l’Homme a perdu sa modernité

En 1915, une vaste campagne génocidaire se développe en Anatolie orientale dans un ensemble de villes et villages tous considérés comme « infidèles ». Djevdet pacha, le Vali (gouverneur) des lieux, détruit et assassine un lotissement important d’Assyro-Chaldéens, tout en poursuivant ceux et celles cherchant la fuite vers le Sud ou le Nord vers la Russie. En somme, le patrimoine bâti, littéraire, religieux et humain est réduit à néant par le feu et l’épée. La région tombe finalement sous l’emprise turco-kurde en 1918 pour donner suite à l’avènement de la Révolution bolchévique. Pour reprendre les termes de Joseph Yacoub, cette homogénéisation et cette turquisation sont objectivement perpétrées dans l’intérêt du régime, la documentation des hautes autorités permet cette analyse, décrite comme étant de « foi ». Les survivants sont également au diapason des actions ottomanes ; une riche littérature post-génocide permet aux historiens et aux anthropologues de résoudre le casse-tête chronologique et événementiel de l’État.

L’international, en pleine tourmente, s’est pourtant attardé sur les méfaits ottomans dès 1916. Les Français, dans la presse, en appellent au secours d’entités neutres afin de résoudre les maux gangrénant l’Iran. À l’aide de titres-chocs et de lettres ouvertes, la cause des Assyro-Chaldéens est connue du grand public, mais hautement rabaissée par la dureté déjà excessive de la guerre de tranchées. Rapidement, la caste religieuse tend une perche à la pacification, mais également à l’unité chrétienne, ce qui ne tarde pas à rendre la situation d’autant plus complexe pour les, maintenant, « semi-nomades » chaldéens face aux autorités en place répugnée de cette action mondiale. Une fois l’armistice signé, des délégations ecclésiastiques assyro-chaldéennes se présentent à la conférence de paix en 1919. Le patriarche Emmanuel II Thomas est à la charge de cet envoi. Il fait état de compte aux Nations, état qui sera marqué par la souffrance et la perte d’une identité bimillénaire.

L’Histoire, un trésor pour toujours…

Un siècle plus tard, la mémoire demeure, mais l’inaction persiste. Bien que des monuments honorent la mémoire des quelque 300 000 (chiffre variable) Assyro-Chaldéens tués par les autorités turco-kurdes, une reconnaissance internationale n’est aucunement unanime. Néanmoins, le centenaire du génocide arménien en 2015 a ouvert la porte à la discussion. Cela étant dit, permettons-nous de réfléchir individuellement afin de comprendre les deux côtés de la médaille. Comme Thucydide l’écrivait, nous devons agir, créer et accorder à l’histoire la place qui lui revient de sorte que l’humanité puisse bénéficier d’un trésor pour toujours.

Bibliographie

Joseph Yacoub, « L’année de l’épée, le génocide assyro-chaldéen sous l’Empire ottoman (1915-1918) », Diplomatie, numéro 103, mars-avril 2020, p. 85-90.

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