Erin O’Toole, le Québec et le poids de l’Histoire

Dernière modification le 2 April 2021 à 02h15
Justin Dubé Carré

Ce n’est pas compliqué, Adélard ! Il y a deux partis dans le Canada. Les conservateurs, pis les libéraux. Les conservateurs ont toujours haï les Canadiens français, ça fait que les libéraux se maintiennent indéfiniment au pouvoir en venant chercher leur majorité dans la province de Québec.
Duplessis, mini-série par Denys Arcand, 1978

Avant et après son élection à la tête du Parti conservateur du Canada, Erin O’Toole a multiplié les gestes d’ouverture à l’égard du Québec. Il s’est engagé à étendre la loi 101 aux entreprises à charte fédérale, à ne pas contester la loi 21, à respecter les champs de compétence provinciaux, à augmenter les transferts en santé, à accroître l’autonomie du Québec en matière d’immigration, à établir une seule déclaration d’impôt québécoise… Il parle même des francophones et des anglophones comme des « peuples fondateurs » du Canada. Ce discours détonne non seulement avec celui des autres chefs fédéraux, mais aussi avec celui de ses prédécesseurs.

Ces engagements majeurs doivent effectivement être salués par tous les nationalistes québécois. Toutefois, un doute légitime persiste. Récemment, les conservateurs ont bloqué un projet de loi bloquiste promouvant la déclaration unique d’impôt : c’est une véritable contradiction. De plus, le passé récent et éloigné du Parti conservateur tranche nettement avec le vernis nationaliste qu’il se donne aujourd’hui. On peut se demander si tout cela ne tient pas du pur électoralisme, voire du mensonge. L’opposition du Reform Party et de Stephen Harper au bilinguisme canadien est encore assez récente. Citons-le :

Ne vous y trompez pas. Le Canada n’est pas un pays bilingue. En fait, il l’est moins qu’il ne l’a jamais été […]. Le bilinguisme érigé en religion, c’est comme un dieu qui n’a pas pu faire de miracles. Cela n’a favorisé ni la justice ni l’unité, et cela coûte aux contribuables canadiens, à qui l’on se garde bien de le dire, des millions. (Calgary Sun, 6 mai 2001)

Certes, Harper a montré un peu plus d’ouverture au fait français une fois élu premier ministre. Néanmoins, on peut se demander si de pareilles opinions existent encore au sein du parti. Aussi, les positions du Parti conservateur en matière d’environnement ou de protection sociale ne lui ont pas bâti une réputation enviable au Québec. Le dernier congrès du parti n’a rien fait pour corriger cette image… Depuis la pendaison de Louis Riel, un parfum d’intolérance à l’égard du Canada français se dégage régulièrement de la famille tory. Les actions francophobes encore récentes des gouvernements conservateurs de l’Ontario ou du Nouveau-Brunswick entretiennent cette impression.

Depuis la mort du premier ministre John A. Macdonald en 1891, il y a eu 36 élections fédérales au Canada. Le Québec y a favorisé les libéraux précisément 26 fois, les bloquistes 6 fois, et les conservateurs… 3 fois. Notez bien. Au cours des 130 dernières années, le Parti conservateur a été favorisé par les Québécois seulement 3 fois ! Autant dire qu’Erin O’Toole réaliserait carrément un exploit historique s’il triomphait au Québec. Ce qui ne risque guère d’arriver.

Ces trois victoires conservatrices au Québec sont le résultat de circonstances exceptionnelles. La première, en 1958, est due à l’intervention de Maurice Duplessis. Notre bon vieux « Cheuf » souhaitait se débarrasser du gouvernement centralisateur de Louis Saint-Laurent. Il a donc mis la puissante machine électorale de l’Union nationale au service des conservateurs de John Diefenbaker. Les deux autres victoires conservatrices au Québec ont été remportées par Brian Mulroney, le seul Québécois qui n’ait jamais dirigé ce parti. J’insiste : depuis la Confédération de 1867, il y a 154 ans, le Parti conservateur n’a eu qu’un seul chef québécois. Et encore, M. Mulroney n’était pas un francophone, même s’il maîtrisait bien la langue de Molière. Son succès est en bonne partie attribuable à ses positions constitutionnelles et à la crise politique post-1982.

Au contraire, le Parti libéral a remporté un incalculable nombre de victoires du Québec. Les Québécois ont massivement réélu le premier ministre Mackenzie-King en dépit de l’imposition de la conscription. Pierre Elliott Trudeau a été réélu sans difficulté au Québec en dépit de la Crise d’octobre. Pour des raisons historiques, sociales, économiques et culturelles, il semble que la marque de commerce libérale réussit généralement bien au Québec. La plupart du temps, nous avons été une province très rouge. Cependant, depuis la fondation de la Ligue nationaliste d’Henri Bourassa en 1903, divers partis à connotation régionaliste ou nationaliste ont connu un succès appréciable au Québec. Le plus considérable et le plus performant d’entre eux reste le Bloc québécois. Selon les dernières enquêtes d’opinion, les libéraux et les bloquistes demeurent en tête des intentions de vote au Québec. Ce n’est pas un hasard.

Le poids de l’histoire constitue un obstacle presque insurmontable pour Erin O’Toole. Le Québec n’est structurellement pas enclin à voter conservateur, à moins de circonstances d’exception. Il est difficile de croire que de pareilles circonstances se pointeront le bout du nez bientôt.

D’ailleurs, une percée conservatrice est impossible sans absorber une bonne partie du vote bloquiste. Cependant, le déclin du Bloc québécois profiterait grandement au Parti libéral dans les circonscriptions où les conservateurs ne sont pas compétitifs. Prenons les résultats de la dernière élection dans les comtés bloquistes. Quels partis sont arrivés en seconde place ? Dans 3 comtés, ce sont les conservateurs. Dans 26 comtés, ce sont les libéraux… Un effondrement du vote bloquiste pourrait donc énormément bénéficier aux libéraux, peut-être encore plus qu’aux conservateurs ! Que les conservateurs réussissent à remporter entre 15 et 25 comtés au Québec, ce serait effectivement une belle victoire pour le parti… Mais à quoi servirait pareille victoire, si les libéraux récoltaient en contrepartie 40 ou 50 sièges ? Pour O’Toole, il ne suffira pas que les bleus fassent des gains, il faut également que les rouges n’en fassent pas trop !

Si le Parti conservateur prend le pouvoir, cela ne sera sûrement pas grâce au vote québécois. Mais s’il applique ses engagements pro-québécois, il pourrait bien semer les graines d’une nouvelle relation de confiance avec les Québécois. Un gouvernement conservateur raisonnable, francophile et efficace pourrait peut-être éventuellement renverser le lourd héritage d’antipathie que les francophones entretiennent à son égard. Peut-être.

Mais il se peut aussi très bien que les choses demeurent telles qu’elles sont. L’Histoire est bien pesante…

Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer…
(Louis Hémon, Maria Chapdelaine)

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Justin Dubé Carré
Par Justin Dubé

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Justin Dubé Carré

Ce n’est pas compliqué, Adélard ! Il y a deux partis dans le Canada. Les conservateurs, pis les libéraux. Les conservateurs ont toujours haï les Canadiens français, ça fait que les libéraux se maintiennent indéfiniment au pouvoir en venant chercher leur majorité dans la province de Québec.
Duplessis, mini-série par Denys Arcand, 1978

Avant et après son élection à la tête du Parti conservateur du Canada, Erin O’Toole a multiplié les gestes d’ouverture à l’égard du Québec. Il s’est engagé à étendre la loi 101 aux entreprises à charte fédérale, à ne pas contester la loi 21, à respecter les champs de compétence provinciaux, à augmenter les transferts en santé, à accroître l’autonomie du Québec en matière d’immigration, à établir une seule déclaration d’impôt québécoise… Il parle même des francophones et des anglophones comme des « peuples fondateurs » du Canada. Ce discours détonne non seulement avec celui des autres chefs fédéraux, mais aussi avec celui de ses prédécesseurs.

Ces engagements majeurs doivent effectivement être salués par tous les nationalistes québécois. Toutefois, un doute légitime persiste. Récemment, les conservateurs ont bloqué un projet de loi bloquiste promouvant la déclaration unique d’impôt : c’est une véritable contradiction. De plus, le passé récent et éloigné du Parti conservateur tranche nettement avec le vernis nationaliste qu’il se donne aujourd’hui. On peut se demander si tout cela ne tient pas du pur électoralisme, voire du mensonge. L’opposition du Reform Party et de Stephen Harper au bilinguisme canadien est encore assez récente. Citons-le :

Ne vous y trompez pas. Le Canada n’est pas un pays bilingue. En fait, il l’est moins qu’il ne l’a jamais été […]. Le bilinguisme érigé en religion, c’est comme un dieu qui n’a pas pu faire de miracles. Cela n’a favorisé ni la justice ni l’unité, et cela coûte aux contribuables canadiens, à qui l’on se garde bien de le dire, des millions. (Calgary Sun, 6 mai 2001)

Certes, Harper a montré un peu plus d’ouverture au fait français une fois élu premier ministre. Néanmoins, on peut se demander si de pareilles opinions existent encore au sein du parti. Aussi, les positions du Parti conservateur en matière d’environnement ou de protection sociale ne lui ont pas bâti une réputation enviable au Québec. Le dernier congrès du parti n’a rien fait pour corriger cette image… Depuis la pendaison de Louis Riel, un parfum d’intolérance à l’égard du Canada français se dégage régulièrement de la famille tory. Les actions francophobes encore récentes des gouvernements conservateurs de l’Ontario ou du Nouveau-Brunswick entretiennent cette impression.

Depuis la mort du premier ministre John A. Macdonald en 1891, il y a eu 36 élections fédérales au Canada. Le Québec y a favorisé les libéraux précisément 26 fois, les bloquistes 6 fois, et les conservateurs… 3 fois. Notez bien. Au cours des 130 dernières années, le Parti conservateur a été favorisé par les Québécois seulement 3 fois ! Autant dire qu’Erin O’Toole réaliserait carrément un exploit historique s’il triomphait au Québec. Ce qui ne risque guère d’arriver.

Ces trois victoires conservatrices au Québec sont le résultat de circonstances exceptionnelles. La première, en 1958, est due à l’intervention de Maurice Duplessis. Notre bon vieux « Cheuf » souhaitait se débarrasser du gouvernement centralisateur de Louis Saint-Laurent. Il a donc mis la puissante machine électorale de l’Union nationale au service des conservateurs de John Diefenbaker. Les deux autres victoires conservatrices au Québec ont été remportées par Brian Mulroney, le seul Québécois qui n’ait jamais dirigé ce parti. J’insiste : depuis la Confédération de 1867, il y a 154 ans, le Parti conservateur n’a eu qu’un seul chef québécois. Et encore, M. Mulroney n’était pas un francophone, même s’il maîtrisait bien la langue de Molière. Son succès est en bonne partie attribuable à ses positions constitutionnelles et à la crise politique post-1982.

Au contraire, le Parti libéral a remporté un incalculable nombre de victoires du Québec. Les Québécois ont massivement réélu le premier ministre Mackenzie-King en dépit de l’imposition de la conscription. Pierre Elliott Trudeau a été réélu sans difficulté au Québec en dépit de la Crise d’octobre. Pour des raisons historiques, sociales, économiques et culturelles, il semble que la marque de commerce libérale réussit généralement bien au Québec. La plupart du temps, nous avons été une province très rouge. Cependant, depuis la fondation de la Ligue nationaliste d’Henri Bourassa en 1903, divers partis à connotation régionaliste ou nationaliste ont connu un succès appréciable au Québec. Le plus considérable et le plus performant d’entre eux reste le Bloc québécois. Selon les dernières enquêtes d’opinion, les libéraux et les bloquistes demeurent en tête des intentions de vote au Québec. Ce n’est pas un hasard.

Le poids de l’histoire constitue un obstacle presque insurmontable pour Erin O’Toole. Le Québec n’est structurellement pas enclin à voter conservateur, à moins de circonstances d’exception. Il est difficile de croire que de pareilles circonstances se pointeront le bout du nez bientôt.

D’ailleurs, une percée conservatrice est impossible sans absorber une bonne partie du vote bloquiste. Cependant, le déclin du Bloc québécois profiterait grandement au Parti libéral dans les circonscriptions où les conservateurs ne sont pas compétitifs. Prenons les résultats de la dernière élection dans les comtés bloquistes. Quels partis sont arrivés en seconde place ? Dans 3 comtés, ce sont les conservateurs. Dans 26 comtés, ce sont les libéraux… Un effondrement du vote bloquiste pourrait donc énormément bénéficier aux libéraux, peut-être encore plus qu’aux conservateurs ! Que les conservateurs réussissent à remporter entre 15 et 25 comtés au Québec, ce serait effectivement une belle victoire pour le parti… Mais à quoi servirait pareille victoire, si les libéraux récoltaient en contrepartie 40 ou 50 sièges ? Pour O’Toole, il ne suffira pas que les bleus fassent des gains, il faut également que les rouges n’en fassent pas trop !

Si le Parti conservateur prend le pouvoir, cela ne sera sûrement pas grâce au vote québécois. Mais s’il applique ses engagements pro-québécois, il pourrait bien semer les graines d’une nouvelle relation de confiance avec les Québécois. Un gouvernement conservateur raisonnable, francophile et efficace pourrait peut-être éventuellement renverser le lourd héritage d’antipathie que les francophones entretiennent à son égard. Peut-être.

Mais il se peut aussi très bien que les choses demeurent telles qu’elles sont. L’Histoire est bien pesante…

Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer…
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